Le report de la réforme des retraites est accueilli comme une victoire historique. Victoire de quoi ? De la paresse nationale ? De la science-fiction budgétaire ? De la tradition bien française qui consiste à repousser les problèmes en espérant qu’ils s’évaporent par magie ? Pendant que les autres pays se mettent à jour, nous perfectionnons un art national : transformer l’effort en ennemi public numéro un.
Le travail, cette chose sale qu’il faut éviter à tout prix
Il faut reconnaître à la France un talent rare : celui de faire passer le travail pour une forme de punition divine. Chez nous, l’activité professionnelle n’est pas ce petit mécanisme permettant de financer un modèle social généreux. Non. C’est le mal absolu. D’ailleurs, le pays n’a eu de cesse de réduire le temps de travail, comme si chaque heure gagnée sur la vie professionnelle était une opération chirurgicale réussie. 40 heures ? Trop. 39 ? Encore trop. 35 ? 32 la prochaine fois. Enfin un progrès, nous disent certains, même si l’économie s’en remet encore. Quant à la retraite, n’en parlons pas : c’est devenu un sanctuaire religieux. On y touche, on brûle la cathédrale. L’Europe entière part à 66 ou 67 ans, parfois plus, mais nous, fidèles à notre génie collectif, avons décidé que 60 ans serait l’âge parfait, surtout si tout le monde vit jusqu’à 90. C’est audacieux. On appelle ça le “courage inversé”.
Le report de la réforme : quand l’irresponsabilité devient une vertu nationale
Le gouvernement a donc reporté la réforme. Encore. Peut-on vraiment lui en vouloir ? Ce pays confond responsabilité et tentative de suicide politique. Tenter d’expliquer que l’espérance de vie augmente, que la démographie s’effondre et que les caisses se vident revient à commettre un crime de lèse-majesté. Alors forcément, on reporte. Et en reportant, on creuse la dette, on aggrave le problème et on prépare une explosion budgétaire dont la bande-annonce est déjà disponible. Mais c’est un choix cohérent avec notre philosophie du déni. Nous sommes devenus des experts en jonglerie financière : un système de retraite déficitaire ? On ajoute un peu de dette, un peu de fantasme, et on emballe le tout dans un discours sur la “justice sociale” en disant que les riches paieront. Magique. Jusqu’au jour où la magie cesse. Et ce jour-là, on découvrira que les retraites “préservées” d’aujourd’hui auront accouché de retraites misérables demain.
Les jeunes applaudissent… ceux qui les préparent à la ruine
Le plus extraordinaire dans cette histoire, c’est que beaucoup de jeunes soutiennent l’idée d’une retraite la plus précoce possible. C’est touchant. Ce sont eux qui vont payer le prix fort. Ce sont eux qui hériteront du système désossé que leurs parents et grands-parents auront refusé de réparer. Ce sont eux qui devront cotiser davantage pour recevoir moins. Dans n’importe quel autre pays, cela s’appelle “voter contre ses intérêts”. En France, cela s’appelle “défendre un modèle”. Il faut saluer leur abnégation. Et puis il y a cette ironie tragique : les retraités eux-mêmes, ceux qui ont déjà quitté le monde du travail, avouent souvent qu’ils s’y ennuient, qu’ils tournent en rond, qu’ils se “rétrécissent” comme une chemise mise trop chaud au sèche-linge. Le travail, ce monstre honni, leur manque. Mais cela, on le taira, car cela risquerait de gâcher la grande fable nationale selon laquelle le bonheur commence le jour où l’on arrête de produire quoi que ce soit. Mais finalement, ne serait-ce pas le sens de la vie que de travailler…



