En quelques mois, le Rassemblement national a validé deux marqueurs historiques de la gauche mitterrandienne, l’âge de la retraite et l’impôt sur la fortune, tout en soutenant plusieurs hausses d’impôts sur les grandes entreprises et les hauts revenus. Derrière un discours « antisystème », le RN s’aligne désormais sur une ligne clairement redistributive, très éloignée des codes de la droite économique. Et sur plusieurs points, sa position converge désormais davantage avec celles du Parti socialiste ou de La France insoumise qu’avec celle de la droite classique.
Retraites et patrimoine : le RN adopte deux symboles mitterrandiens
Le premier marqueur du virage économique du RN se joue sur la retraite. En s’opposant fermement au report de l’âge légal et en soutenant la suspension de la réforme de 2023, le RN revient à un symbole social majeur de la gauche : la défense du départ précoce. Politiquement, cette position le rapproche directement du PS des années Mitterrand, pour lequel la retraite anticipée était un pilier de « l’État social protecteur ». Même logique sur la fiscalité du patrimoine : le RN a voté en faveur de la transformation de l’IFI en un nouvel impôt sur la fortune « improductive ». Le principe est clair : taxer les patrimoines élevés considérés comme passifs, un geste que la gauche présente ouvertement comme un retour modernisé de l’ISF. Là encore, le RN adopte une position historiquement à gauche : taxation du capital, contribution accrue des plus riches, redistribution fondée sur l’impôt. Ces deux votes, retraite et fortune, montrent que le RN assume désormais une politique sociale alignée sur la gauche traditionnelle : priorité au pouvoir d’achat immédiat, protection des retraités actuels, taxation des patrimoines supérieurs. Rien à voir avec une ligne libérale ou une logique de soutenabilité budgétaire.
Grandes entreprises et hauts revenus : un discours anti-riches qui rejoint l’agenda redistributif du PS et de LFI
Le RN a également soutenu plusieurs mesures fiscales visant les grandes entreprises et les hauts revenus.
On peut citer :
- l’augmentation de la surtaxe d’impôt sur les sociétés pour les grands groupes ;
- la hausse de la taxe sur les rachats d’actions ;
- le renforcement de l’impôt minimum sur les multinationales ;
- la hausse de la fiscalité numérique (GAFAM) ;
- le maintien ou la prolongation de taxes supplémentaires sur les très hauts revenus.
Ce bloc de mesures constitue l’ossature d’une politique économique typiquement social-démocrate : faire porter l’essentiel du financement public sur le capital, les grandes entreprises et les contribuables les plus aisés. Cette approche, qui repose davantage sur « l’effort du haut » que sur la maîtrise des dépenses, est exactement celle défendue par le PS et, dans une version plus radicale, par LFI. Il faut noter un élément clé : le RN, longtemps présenté comme un parti défendant le pouvoir d’achat sans toucher aux entreprises, a totalement abandonné la rhétorique souverainiste-libérale qui avait émergé chez quelques-uns de ses députés. Le parti privilégie désormais une lecture morale et politique du capital : les grands groupes peuvent payer, les riches doivent payer, et l’État doit reprendre un rôle central de redistribution. Économiquement, cela positionne le RN sur une ligne antilibérale assumée, très éloignée du discours de la droite traditionnelle (LR) et même plus à gauche que certaines composantes du PS sur la taxation du capital.
Un modèle économique désormais très proche de la gauche : redistribution, dette et État stratège
Mis bout à bout, ces repositionnements dessinent une ligne économique qui s’apparente à celle de la gauche interventionniste :
- redistribution forte par l’impôt ;
- protection sociale renforcée (notamment pour les retraités) ;
- méfiance envers le capital et taxation ciblée des grandes entreprises ;
- acceptation d’un recours accru à la dette, faute de stratégie sérieuse de réduction des dépenses ;
- État stratège, interventionniste, arbitre des comportements économiques.
Sur ces sujets, le RN converge de plus en plus :
- avec le PS, pour qui l’impôt progressif, la taxation du capital et la défense des retraites sont des marqueurs identitaires ;
- avec LFI, qui défend une vision encore plus radicale mais fondée sur la même philosophie : l’État doit redistribuer massivement, financer l’action publique par la taxation des hauts patrimoines et des grandes entreprises, et privilégier la justice sociale avant la soutenabilité budgétaire.
La différence essentielle réside davantage dans l’emballage politique, identité, souveraineté, protection nationale, que dans la doctrine économique. Sur les mesures concrètes, le RN occupe désormais une place identifiable sur le plan économique comme une gauche national-populaire, redistributive, anti-grands groupes, favorable à l’État social, hostile aux réformes libérales, et indifférente à la logique de réduction des déficits. Bien entendu son positionnement sociétal, identitaire et sécuritaire est bien différent.



