Retraites : chronique d’un pays qui préfère l’idéologie plutôt que l’efficacité

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Retraites : chronique d’un pays qui préfère l’idéologie plutôt que l’efficacité | journaldeleconomie.fr

Depuis quarante ans, les gouvernements entretiennent un mécanisme bancal dont ils savent pertinemment qu’il ne tiendra pas, mais qu’ils refusent de réformer pour préserver un capital électoral. Et lorsque le système se grippe, miracle national : les coupables désignés deviennent… les retraités. Ces gens qui ont simplement travaillé, cotisé et demandé ce que la loi leur donne droit. On les accuse désormais de « coûter trop cher », comme s’ils avaient siphonné les caisses avec un tuyau de jardin. C’est le génie politique français : transformer un échec de gestion en faute morale imputable à ceux qui n’y sont pour rien, et continuer d’invoquer des symboles plutôt que d’affronter la réalité.

Le mythe national de « l’âge idéal »

La France est probablement le seul pays au monde où l’on peut consacrer des mois à débattre de l’âge idéal de départ à la retraite, comme si un simple chiffre pouvait être universel. On a donc des tribunes passionnées sur 62 ans contre 64 ans, comme si on décidait de la trajectoire des saisons. Pendant ce temps, la réalité, la vraie, celle qui vit dehors, loin des plateaux TV, raconte autre chose. Un carreleur qui a passé trente ans à genoux sur des sols glacés, un éboueur qui soulève des bacs depuis l’époque où Chirac était jeune, un ouvrier qui travaille dans le froid et la poussière depuis des décennies, n’a tout simplement plus le même corps à 60 ans qu’un consultant équipé d’une chaise ergonomique à 1 200 euros. Et du côté des cadres, il existe une vérité soigneusement mise sous le tapis : à partir de 50 ans, beaucoup découvrent la magie du marché du travail qui ne veut plus d’eux. Trop chers, trop seniors, trop vivants, bref trop tout. On les salue poliment, puis on les laisse dans un désert professionnel où l’on attend d’eux qu’ils « restent actifs » alors que plus personne ne leur propose quoi que ce soit. Et puis il y a des cadres supérieurs cramés par des semaines de 60 heures, des réunions constantes et une pression à la performance aboutissant à des burn-out. À cette absurdité s’ajoute maintenant une fantaisie morale : accuser les retraités d’être responsables des déficits, comme s’ils avaient braqué les caisses à main armée. Ils ont cotisé, suivi les règles, respecté le contrat, et malgré cela, on les traite comme des privilégiés ingrats. Et à l’autre extrême, certains métiers donnent envie de travailler toute sa vie : artisans d’art, médecins passionnés, architectes amoureux de leurs projets, vignerons attachés à leurs terres. Comment un âge unique pourrait-il convenir à un pays où certains ne peuvent plus lever un seau de ciment à 58 ans tandis que d’autres restaurent des vitraux à 72 ? C’est la démonstration parfaite : l’âge légal n’est qu’une facilité politique, rien d’autre. Ne serait il pas possible d’envisager où il est possible de partir à l’âge souhaité à partir du moment où l’on a suffisamment cotisé. Oui ce système existe pourtant.

Un débat technique devenu foire idéologique, qui masque un système inefficace

Si la question des retraites reste un champ de bataille idéologique, c’est parce qu’elle repose sur un paradoxe délicieux : c’est un sujet extraordinairement technique, donc personne n’y comprend rien, et en même temps c’est un sujet hautement symbolique, donc tout le monde a un avis. Résultat : les postures remplacent les chiffres, les slogans remplacent les bilans, et les députés, dont beaucoup seraient incapables d’expliquer la différence entre taux de cotisation et taux de rendement, pérorent sur des notions qu’ils découvrent en séance. Mais derrière ce théâtre d’ombres, la réalité est beaucoup plus brutale : nous avons un système totalement inefficace avec des coûts de fonctionnement très important. Un système qui accumule les déficits à un niveau inimaginable, un système qui n’est pas tenable démographiquement, un système qui va mécaniquement craquer. Et surtout un système qui est inefficace pour les retraités eux-mêmes. D’après les chiffres officiels, l’argent qu’ils versent équivaut, en termes de rendement implicite, à un placement à… 1,5 %. Autrement dit : rien. Moins que l’inflation. Le rêve absolu : cotiser toute sa vie pour un rendement digne d’un Livret A sous respirateur artificiel. Pendant ce temps, dans la plupart des pays développés, les systèmes par capitalisation produisent des rendements entre 7 % et 10 %. Pas parce qu’ils sont “capitalistes” ou “néolibéraux”, mais parce qu’ils reposent sur une mécanique financière qui fonctionne, tout simplement. Et ce que veulent les retraités, ce n’est pas d’entendre des sermons idéologiques : c’est de voir chaque mois une pension décente arriver sur leur compte. Or notre système actuel, mal géré et politiquement verrouillé, en est incapable. Voilà comment la France se retrouve à défendre, au nom de grands principes poussiéreux, un modèle déficitaire et faiblement rentable, alors qu’un système plus performant permettrait non seulement de vivre mieux, mais aussi de choisir librement son âge de départ avec une pension adaptée, mais choisie.

Conclusion : cesser de vénérer des dogmes et chercher l’efficacité

À un moment, il va falloir arrêter la liturgie républicaine autour des retraites. On ne parle pas d’un trésor sacré transmis de génération en génération, mais d’un système qui ne fonctionne plus et qui appauvrit ceux qu’il est censé protéger. Ce qu’il faut, ce n’est pas un énième débat sur “la valeur de la solidarité” ou “le sens du modèle social français”, mais deux décisions simples que n’importe quel adulte normalement constitué prendrait instinctivement. Premièrement : laisser les gens partir quand ils veulent, plus tôt ou plus tard, selon leur vie, leur corps, leur parcours, pas selon un âge arbitraire décidé par des élus qui, eux, n’ont jamais eu à s’en soucier. Deuxièmement : leur assurer une pension digne, c’est-à-dire autre chose que les miettes issues d’un système dont le rendement implicite tourne autour de 1,5 %, soit à peine de quoi suivre l’inflation. Pendant ce temps, dans la plupart des pays développés, les systèmes par capitalisation produisent des rendements entre 7 % et 10 %. Et ce que veulent les retraités, ce n’est pas un catéchisme politique : c’est de l’argent qui arrive chaque mois sur leur compte, et la liberté de choisir quand ils arrêtent de travailler. Voilà comment la France en est arrivée à défendre un modèle déficitaire et peu performant au nom de symboles, plutôt que de défendre la vie réelle de ceux qui ont travaillé toute leur existence. La vraie question est simple : veut-on continuer à sauver un mythe ou commencer à sauver les retraités ? Un pays normal choisirait les pensions. Nous, nous choisissons les postures. Et comme toujours, ce sont les mêmes qui paient.

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