À l’approche d’une mobilisation pour le moins singulière annoncée le 10 septembre, l’enjeu ne réside plus dans la question du nombre de manifestants, mais dans l’évaluation des risques d’une convergence explosive des mécontentements au sein d’un pays déjà profondément fissuré.
par Jean-Jacques Richard, auteur de Insécurité en France, On n’est pas sorti de l’auberge !
Le 10 septembre se profile à l’horizon tel un orage dont on scrute les nuages. Les appels à « bloquer la France » résonnent désormais dans l’écosystème numérique et au-delà, portés par une cacophonie de voix disparates. Mais derrière cette rhétorique incendiaire, une question lancinante s’impose : jusqu’où peut nous mener cette nouvelle vague contestataire ?
Pour saisir les enjeux, un détour par le passé récent s’avère indispensable.
L’imprévisible genèse du chaos
Remontons au samedi 24 novembre 2018. Rien, absolument rien, ne présageait alors que les Champs-Élysées allaient se transformer en théâtre d’affrontements urbains. Le mouvement des Gilets jaunes gagnait certes en ampleur sur les ronds-points hexagonaux, mais cette contestation semblait s’inscrire dans le registre classique d’un mouvement horizontal, acéphale, et articulé autour d’une revendication à savoir l’abrogation d’une taxe sur les carburants.
La préfecture de police de Paris avait cantonné le rassemblement au Champ-de-Mars. C’était méconnaître la nature profonde de cette rébellion naissante et sa propension à l’insoumission.
En ma qualité d’observateur des dynamiques sécuritaires, j’avais pris position dès 8 heures du matin à la terrasse du café La Belle Ferronnière, dans le 8e arrondissement. Mon intuition ? Ce mouvement d’un genre inédit n’allait pas se plier aux injonctions préfectorales.
Dès 8 h 30, les premiers noyaux se formaient avec une discrétion presque conspiratrice. Une heure plus tard, des groupes de plus en plus conséquents investissaient les artères du quartier et notamment la rue François-1er, avant de s’emparer des voies de circulation des Champs-Élysées. Les touristes dans les bus étaient médusés et les forces de l’ordre étaient quant à eux totalement désorientées, assistant, impuissants, à cette prise de possession progressive de « la plus belle avenue du monde ». Puis vinrent, les premières tensions, les flammes, les destructions et les premiers heurts avec les CRS et gendarmes mobiles. Rapidement, les gaz lacrymogènes embaumèrent les Champs.
Cette journée inaugurait une longue séquence de violences à travers l’Hexagone.
Un mouvement en miroir ?
La mobilisation du 10 septembre présente-t-elle des similitudes troublantes avec l’épopée des Gilets jaunes ? Les indices ne manquent pas.
À l’origine de cette nouvelle contestation, on trouve un modeste collectif nordiste baptisé « Les Essentiels », mené par un certain Julien M. Depuis cet appel initial, le mot d’ordre a trouvé des relais dans une nébuleuse aussi hétéroclite qu’improbable : souverainistes de toutes obédiences, figures des extrême gauche et droite, résidus du mouvement des Gilets jaunes, collectifs « antisystème », militants antivax, syndicalistes isolés…
Ce collège aussi improbable que disparate partage un dénominateur commun qui est l’absence de leadership identifiable et de structure verticale. Seule une colère citoyenne diffuse l’anime, exacerbée notamment par le plan d’austérité estival de François Bayrou. Bon, il se dit aussi en coulisse que certains services de renseignements, et notamment russe, seraient à la manœuvre pour donner encore plus de relief à cette manifestation…
Les points communs avec les Gilets jaunes sont frappants avec une même spontanéité du mouvement, une même horizontalité et plus que tout une même insaisissabilité. Résultat des courses, une contestation polymorphe qui tire toute sa force de son désordre apparent et de son imprévisibilité totale. Autant de traits qui rendent dingues les services de sécurité intérieure et tout particulièrement les services de renseignement.
Face à cette effervescence, partis politiques et syndicats observent avec beaucoup de prudence, redoutant par-dessus tout l’amalgame avec d’éventuels débordements. D’où l’appel de l’intersyndicale à des manifestations « de rattrapage » le 18 septembre – une tentative de canalisation qui ressemble fort à un aveu d’impuissance.
Trois scénarios, trois France
Que peut-il advenir mercredi ? Plusieurs trajectoires se dessinent.
Premier scénario : le feu de paille numérique. Hashtags en cascade, vidéos virales, effervescence sur les réseaux sociaux, mais au final beaucoup de bruit pour rien, ou presque. La colère se contenterait alors d’éclats éphémères sans traduction concrète dans l’espace public. Un pétard mouillé en somme.
Deuxième scénario : la mobilisation fragmentée. Plus plausible, cette configuration verrait se multiplier barrages filtrants, blocages sporadiques et rassemblements dispersés. Pas de quoi paralyser le pays, certes, mais suffisamment pour installer un climat de tension diffuse. Une sorte de rappel à l’ordre symbolique que la colère couve toujours sous les braises.
Troisième scénario : la convergence redoutée. Ce scénario est le cauchemar de l’exécutif. Un moment suspendu dans l’espace-temps où des groupes a priori incompatibles décident malgré tout de marcher ensemble, galvanisés par une même soif d’affrontement. Dans ce cas de figure l’horizontalité devient une force et l’imprévisibilité une arme. Ajoutons-y quelques éléments anarchistes déterminés, et le cocktail devient véritablement explosif. C’est ce retour de l’imprévisible qui hante les couloirs du pouvoir.
Il doit être souligné qu’aucun de ces scénarios n’exclut les autres. Un mouvement peut naître en ligne, se traduire de manière éparse dans la rue, puis s’embraser soudainement au détour d’un événement déclencheur comme une déclaration maladroite, une bavure policière, des violences entraînant des pertes humaines dans les rangs manifestants.
Les variables de l’équation
D’autres paramètres pèseront lourd dans la balance. Le calendrier politique, d’abord, avec cette séquence cruciale du 8 septembre à l’Assemblée qui pourrait précipiter la chute du Premier ministre. Un tel bouleversement modifierait instantanément la perception de la mobilisation.
De plus, la récupération par La France insoumise de cette date pourrait également constituer un frein pour certains.
Enfin, le choix du mercredi, ensuite, n’est pas neutre. Contrairement aux samedis des Gilets jaunes, cette temporalité pénalise artisans, commerçants et autoentrepreneurs. En effet, s’engager dans un blocage en pleine semaine représente un coût direct pour les actifs indépendants. Ce détail, en apparence technique, pourrait s’avérer déterminant ou pas.
L’imprévisibilité comme seule certitude
Une seule évidence s’impose : la France est traversée par des fractures béantes, qu’elles soient sociales, politiques ou bien encore économiques. Nous pouvons toujours choisir d’ignorer les signaux faibles, de relativiser les colères, de parier sur la lassitude générale. Mais l’histoire récente nous enseigne qu’en terre de France fragmentée, l’imprévisibilité demeure la mère de tous les dangers.
La poudrière sur laquelle nous sommes peut-être assis ne demande qu’une étincelle pour exploser. Reste à savoir si celle-ci jaillira le mercredi 10 septembre 2025 ?



