Souveraineté numérique : financer l’alternative européenne

Publié le
Lecture : 4 min
Infrastructure Stockage Souveraine
Souveraineté numérique : financer l’alternative européenne © journaldeleconomie.fr

Face à une dépendance technologique devenue un risque stratégique direct pour l’Europe, les initiatives étatiques se multiplient. Mais pour Jean-Bernard Lafonta, créateur du Groupe HLD, si les pouvoirs publics posent les bases réglementaires, l’émergence de champions souverains exige le relais du private equity.

Déposé en juillet 2026 à l’Assemblée nationale, le rapport de la commission d’enquête parlementaire sur les dépendances numériques est venu chiffrer brutalement une vulnérabilité devenue critique : 1,5 milliard d’euros dépensés chaque année par les administrations françaises en logiciels auprès d’acteurs extra-européens, et 80 % des achats informatiques de l’UGAP, la centrale d’achat public de l’État, fléchés vers des fournisseurs américains. À cela s’ajoute le fait que 75 % du cloud européen (les services d’hébergement et de stockage de données à distance) est contrôlé par les hyperscalers, ces géants américains de la tech comme Amazon Web Services, Microsoft et Google. Face à ce constat, l’exécutif et le Parlement accélèrent pour gagner en indépendance (stratégie France 2030, Observatoire de la souveraineté numérique…) Pourtant, l’action publique risque de se heurter à un plafond de verre sans le relais du secteur privé pour financer le passage à l’échelle de nos entreprises.

Du risque d’emprise à l’exigence de taille critique

Le quasi monopole des géants américains leur permet d’imposer leurs conditions financières, avec des hausses tarifaires annuelles atteignant parfois 20 %, et jusqu’à 800 % chez le spécialiste de la virtualisation VMware. Mais il menace aussi la continuité de service et la confidentialité des données publiques et économiques. En effet, en tant que sociétés américaines, ces acteurs sont soumis à des législations extraterritoriales strictes comme le Cloud Act et le FISA (Foreign Intelligence Surveillance Act). Ces lois autorisent les agences de renseignement et les autorités judiciaires des États-Unis à exiger l’accès aux données hébergées par ces entreprises, y compris lorsque ces données sont stockées sur le sol européen, et parfois sous le sceau du secret, un problème évident de souveraineté.

Pour contrer cette vulnérabilité, l’Europe et les États membres réagissent. La Commission européenne a ainsi présenté son plan Cybersécurité et IA, une feuille de route destinée à anticiper les coupures technologiques et à renforcer les capacités de calcul et de protection du continent. En parallèle, l’initiative Eurostack, portée par la France, l’Allemagne et les Pays-Bas, propose de mobiliser 300 milliards d’euros sur dix ans pour bâtir un socle technologique européen souverain, de l’infrastructure jusqu’aux logiciels collaboratifs.

Mais cette réponse politique montre ses limites si elle ne débouche pas sur des alternatives industrielles de taille critique. Outre les contraintes de financement, les solutions européennes se heurtent encore à un obstacle majeur : le déficit de parité fonctionnelle. Ergonomie, richesse des écosystèmes, profondeur des catalogues de services… l’écart avec les standards américains explique en grande partie l’hésitation des acheteurs. Rattraper ce retard d’usage exige des investissements massifs et continus en R&D, bien au-delà de la seule phase d’amorçage.

Si ces grandes impulsions politiques fixent un cap, elles restent insuffisantes sans une mobilisation du tissu économique. Un constat souligné par Jean-Bernard Lafonta, fondateur du groupe de capital-investissement HLD : « sur les technologies souveraines, qu’elles soient françaises ou européennes, nous devons aller au-delà des vœux pieux et des injonctions politiques. La situation globale est celle de la dépendance de nos acteurs économiques […] Résultat : plusieurs dizaines de milliards d’euros sont, chaque année, captés par les acteurs américains qui fournissent ces solutions à nos entreprises. Imaginez le potentiel de croissance, de création de valeur et d’emplois si ces fonds étaient fléchés vers des entreprises européennes. »

Les méga-plans publics posent les fondations et financent les infrastructures lourdes. Mais pour connecter ces grands programmes aux réalités du marché, le relais des fonds privés est utile pour identifier les pépites locales et financer leur passage à l’échelle. Pour soutenir ces technologies exigeantes, le secteur financier doit toutefois adapter ses méthodes : bâtir des alternatives souveraines nécessite des investissements massifs en R&D et des cycles de développement longs, incompatibles avec le modèle traditionnel du private equity, dont les fonds sont contraints de revendre leurs participations sous 5 à 7 ans pour rembourser leurs investisseurs. Face à cette contrainte qui pousse souvent les fleurons européens vers des acheteurs étrangers, la capacité à mobiliser du capital permanent change la donne. Ces fonds propres investis sans échéance de remboursement permettent de libérer l’entreprise de la pression d’une cession rapide et de réinvestir les ressources dans l’effort technologique sur le long terme. « Nous pouvons faire le choix, avec du capital permanent, de rester plus longtemps dans les sociétés à fort potentiel », précise l’entrepreneur. C’est ce maillon intermédiaire qui permet à des pépites souveraines, à l’image de Tenexa, qui a lancé « une IA souveraine, 100 % française, hébergée en France sur son propre cloud », de franchir le cap de la commercialisation et de proposer des alternatives crédibles dans la durée.

Le cap de la commande publique et de la cohérence politique

Mais pour inciter le capital privé à financer ces pépites et éviter un repli généralisé des capitaux vers d’autres pays, notamment les États-Unis, l’État doit jouer son rôle de premier client en insufflant une vraie préférence européenne dans la commande publique. Un frémissement s’observe d’ailleurs déjà sur le terrain. Le CNRS a notamment tourné le dos à Microsoft pour du numérique souverain, lui permettant par là-même de gagner de l’argent, tout en déployant la plateforme d’intelligence artificielle CNRS-Emmy, conçue avec la pépite française Mistral AI, utilisée par plus de 13 000 chercheurs. Côté privé, des groupes industriels comme Airbus ont fait le choix de confier une partie de leurs données à l’hébergeur souverain Scaleway. Ces réussites de premier plan prouvent que l’alternative européenne est viable et ouvrent la voie à tout un écosystème d’acteurs de taille intermédiaire. Pour ces PME et ETI souveraines, l’action conjointe d’un État dont les choix rejoignent les discours et d’investisseurs privés ancrés dans la durée assure un horizon plus dégagé pour créer un cadre de confiance nécessaire pour passer à l’échelle.

Laisser un commentaire

Share to...