Trump, la paix et le rapport de force : décrypter son plan de paix pour l’Ukraine

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Trump, la paix et le rapport de force : décrypter son plan de paix pour l’Ukraine | journaldeleconomie.fr

Donald Trump ne pense pas la paix comme un stratège, mais comme un négociateur d’accords. Son objectif central n’est pas de refonder l’ordre international, mais de pouvoir dire : « J’ai mis fin à la guerre à Gaza » et « J’ai mis fin à la guerre en Ukraine ». Pour comprendre ses propositions, il faut les lire avec cette clé : où peut-il exercer un rapport de force, sur qui, et à quel coût pour les États-Unis et pour sa propre image ? À partir de là, ce qui ressemble à des incohérences devient lisible : renoncement face à Moscou, pression maximale sur Kiev, indifférence au sort stratégique de l’Europe, et interrogation persistante sur la nature de son rapport à la Russie.

I Une paix conçue comme une transaction, pas comme un équilibre stratégique durable

Trump aborde Gaza et l’Ukraine avec la même logique : un conflit est, à ses yeux, un mauvais arrangement qu’il faut renégocier pour retrouver une forme de stabilité, sans se préoccuper outre mesure du droit, des précédents créés ou des effets à long terme. La « paix » n’est pas, pour lui, une situation juste et stable ; c’est avant tout l’arrêt visible des combats et la réduction de la facture pour les États-Unis. Il raisonne en termes de coûts immédiats : argent dépensé, attention politique consommée, complications diplomatiques générées. De là découle une approche très comptable : on obtient un cessez-le-feu, on fige la situation à un moment donné, chacun garde ce qu’il contrôle, et l’on enveloppe le tout dans un discours de reconstruction et de « nouveau départ ». Dans ce schéma, Gaza devient un dossier à gérer dans le cadre d’un dispositif international de stabilisation, centré sur la sécurité et l’assistance, plus que sur la résolution politique du conflit israélo-palestinien. L’Ukraine, elle, devient un contentieux à solder : on accepte implicitement des pertes territoriales et une limitation durable de ses capacités militaires, en échange d’un arrêt des hostilités et d’un allègement progressivement consenti à la Russie. Dans les deux cas, le critère décisif n’est pas la cohérence de l’ensemble, mais la possibilité de se présenter devant l’opinion américaine comme celui qui « a fermé les dossiers » là où ses prédécesseurs les ont laissés ouverts.

II Le rapport de force asymétrique : impuissance face à Moscou, dureté vis-à-vis de Kiev

Le cœur du problème, pour Trump, tient au fait que son instrument favori, la négociation brutale, fondée sur le rapport de force, ne produit pas les mêmes effets selon l’interlocuteur. Du côté russe, l’appareil politico-militaire a accepté l’idée d’un conflit long. Malgré des pertes humaines très lourdes et des sanctions sévères, le pouvoir a réussi à maintenir une économie de guerre, à contenir les contestations internes et à présenter la guerre comme un affrontement avec l’Occident dans son ensemble. Pour le Kremlin, renoncer à ses gains en Ukraine serait non seulement coûteux, mais potentiellement fatal pour la stabilité du régime. Dans ce contexte, les menaces classiques, sanctions supplémentaires, isolement diplomatique, pressions économiques, ont peu de prise. Le calcul de Moscou est simple : la Russie peut continuer, l’Occident se lassera avant elle. Le rapport de force tel que Trump l’entend ne fonctionne pas. À l’inverse, l’Ukraine dépend directement de l’aide occidentale, et au premier chef américaine. Ses forces armées reposent sur les livraisons de matériels, de munitions, de systèmes de défense aérienne et d’équipements sophistiqués venus de l’OTAN. Son efficacité opérationnelle est étroitement liée au renseignement fourni par les États-Unis et leurs alliés. Son budget est en grande partie soutenu par l’aide internationale. Suspendre, réduire ou conditionner cette aide revient donc à exercer une pression immédiate, tangible, parfois vitale. Là, la méthode de Trump fonctionne : en faisant peser la menace d’un ralentissement ou d’un arrêt des livraisons, il place Kiev devant un choix impossible, mais bien réel. Au lieu d’utiliser l’avance globale du camp occidental pour peser sur Moscou, il se sert de la dépendance ukrainienne pour contraindre Kiev à accepter un compromis défavorable. C’est une inversion complète de la logique de soutien à un allié agressé.

III Un aveu de faiblesse envers la Russie, un signal d’abandon pour l’Europe

Cette façon de procéder a deux conséquences majeures. D’abord, elle revient à reconnaître une forme de défaite politique face à la Russie. Les États-Unis, qui ont soutenu l’Ukraine en armes, en argent et en diplomatie, accepteraient finalement un accord qui consacre des annexions, impose la neutralisation de l’Ukraine et ouvre la voie à une réhabilitation progressive de Moscou sur la scène internationale. Autrement dit, les objectifs proclamés au début de la guerre, défendre l’intégrité du territoire ukrainien, empêcher la légitimation de l’agression, réduire durablement la menace militaire russe, ne seraient pas atteints. Pour Poutine, ce serait la confirmation que la stratégie du fait accompli, combinée à la patience, est payante. Pour la Chine et d’autres puissances révisionnistes, ce serait un signal : il est possible de modifier des frontières par la force et, au terme d’un bras de fer prolongé, d’obtenir un accord qui entérine une partie des gains. Ensuite, cette approche envoie un message extrêmement préoccupant aux Européens, et surtout à ceux qui se trouvent en première ligne. Pour la Pologne, les États baltes ou d’autres pays d’Europe centrale, l’Ukraine est un État-tampon qui absorbe le choc et maintient la Russie à distance. Une Ukraine soutenue, armée, politiquement arrimée à l’Occident, renforce la sécurité du continent. Une Ukraine amputée de territoires, soumise à des restrictions militaires et enfermée dans une neutralité contrainte devient un espace fragile, exposé aux pressions russes, voire susceptible de basculer un jour dans la dépendance. En acceptant d’affaiblir durablement l’Ukraine au nom d’une paix rapide, Trump fait peser sur l’Europe le risque d’une crise future plus grave. Sa vision de l’Europe est celle d’un ensemble de pays affaiblis, divisés, habitués à se reposer sur l’ombre portée du parapluie américain et incapables de peser réellement sur les choix de Washington. Dans ce cadre, les Européens ne sont pas des partenaires, mais des spectateurs à qui l’on demande d’avaliser une paix négociée ailleurs.

IV Une conception américaine et courte de la paix : faire taire les armes, sans reconstruire l’équilibre

Ce que révèlent ces plans, c’est une conception très réductrice de la paix. Pour Trump, la paix, c’est avant tout l’absence de combats visibles impliquant l’aide américaine, un moindre coût budgétaire et la possibilité de dire que l’on a « tourné la page ». Le rapport à la norme, droit international, souveraineté, est secondaire. Ce qui compte, c’est l’apparence d’un apaisement : baisse de l’intensité des combats, retour de certains échanges économiques, mise en avant de quelques projets de reconstruction présentés comme des opportunités. La question des garanties à long terme, des mécanismes de dissuasion, des engagements clairs envers les alliés est traitée de manière superficielle, voire laissée dans le flou. Or, une paix qui entérine les gains de l’agresseur, qui ne prévoit ni réparation ni responsabilité clairement assumée, et qui ne s’inscrit pas dans un dispositif de sécurité crédible, n’est pas une paix solide. C’est une suspension des hostilités, obtenue au prix de concessions qui peuvent encourager de nouvelles agressions demain. En ce sens, la vision de Trump n’est pas seulement immorale du point de vue de l’Ukraine ou des Palestiniens ; elle est aussi imprudente du point de vue des intérêts de long terme des États-Unis et de leurs alliés.

V Trump, la Russie et l’hypothèse de l’influence : affinités, dépendances et zones d’ombre

Le fait que ces projets correspondent, dans leurs grandes lignes, aux intérêts russes relance une question qui n’a jamais été totalement refermée : Trump défend-il ces positions par conviction, par intérêt, par proximité idéologique, ou parce qu’il est vulnérable à des pressions d’origine russe ? Il existe des éléments établis : les tentatives d’ingérence russes dans l’élection de 2016, la bienveillance répétée de Trump envers Poutine, les liens de son entourage avec des milieux économiques russes ou russophones, les ambiguïtés de son attitude vis-à-vis de l’OTAN. Tout cela construit un contexte. À cela s’ajoutent des hypothèses plus spéculatives, autour de possibles dossiers compromettants, d’intérêts financiers ou de relations anciennes que Moscou pourrait exploiter. Ces hypothèses n’ont pas été démontrées de manière indiscutable, mais elles font partie d’un contexte dans lequel ses décisions sont interprétées. Au-delà de cette dimension, le constat le plus sûr est que la manière dont Trump regarde le monde est objectivement favorable à la Russie : méfiance envers les alliances, préférence pour les accords bilatéraux, valorisation des hommes forts, conceptions très souples des frontières et de la souveraineté lorsqu’elles entrent en conflit avec un accord jugé avantageux. Son projet de paix pour l’Ukraine s’inscrit dans cette continuité. Il ne prouve pas à lui seul l’existence d’un contrôle direct de Moscou, mais il confirme que, lorsqu’il arbitre entre la cohésion du camp occidental, la sécurité des Européens et la recherche d’un accommodement avec la Russie, ce sont les deux premiers qui sont sacrifiés.

VI. Gesticulation politique ou véritable tournant ?

Reste à savoir si ces plans sont destinés à être mis en œuvre, ou s’ils relèvent surtout de la mise en scène politique. La personnalité de Trump incline à la prudence : il change souvent d’avis, adapte son discours selon l’auditoire et n’hésite pas à renier des déclarations antérieures. Ses « plans de paix » peuvent être vus comme des offres de départ, maximalistes, destinées à marquer le débat, à déplacer le centre de gravité des discussions, plus que comme des projets prêts à être appliqués. Mais même si l’on retient cette lecture, les conséquences politiques sont réelles. En mettant noir sur blanc qu’un accord de paix pourrait passer par des concessions majeures de l’Ukraine, il affaiblit la position de Kiev. En laissant entendre que les États-Unis pourraient se désengager si les Européens n’acceptent pas ce scénario, il crée un climat d’inquiétude et de défiance en Europe. En envoyant à Moscou le signal que la lassitude occidentale est exploitable, il renforce la croyance russe dans l’efficacité de la stratégie d’usure. En somme, ces plans sont à la fois une manœuvre de communication et une indication de fond : la tentation est grande, aux États-Unis, de refermer rapidement des dossiers jugés trop lourds, même si cela implique de baisser la garde et de faire payer la facture à d’autres.

Conclusion. Ce que ces plans disent de l’Occident plus que de la Russie

Les propositions de Trump pour Gaza et l’Ukraine n’apportent pas de révélation sur la Russie, dont les objectifs sont connus : affaiblir ses voisins, diviser le camp occidental, rétablir une zone d’influence. Elles éclairent en revanche l’état d’esprit d’une partie des élites et de l’opinion occidentales. Elles montrent une Amérique tentée par le retrait, prête à accepter des compromis très défavorables aux pays en première ligne si cela permet de réduire les coûts et de se concentrer sur d’autres priorités. Elles mettent en évidence une Europe encore largement dépendante, qui découvre que la garantie américaine n’est ni automatique ni inconditionnelle. Au fond, décrypter les plans de Trump, c’est moins se demander ce que veut Poutine que se demander ce que les Occidentaux sont prêts à céder pour retrouver une paix apparente. C’est accepter l’idée qu’il existe des « paix » qui ferment provisoirement un conflit, mais préparent des crises plus graves, dans un environnement où la force, la patience et le cynisme sont mieux récompensés que la loyauté et le respect des règles. C’est ce dilemme, plus encore que le contenu précis des propositions, qui devrait être au cœur de l’analyse.

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