Eric DELBECQUE, expert en sécurité intérieure, auteur de Les Irresponsables. Dix ans après Charlie Hebdo (Plon), et Alexandre RODDE, consultant sûreté, auteur de Le jihad en France 2012-2022 (Cerf)
L’attaque planifiée par un élève de 16 ans qui a fait un mort et trois blessés au sein du lycée Notre-Dame-de-Toutes-Aides de Nantes a relancé le débat sur la sécurité à l’école. Alors que l’auteur des faits avait rassemblé des armes, préparé une tenue particulière, publié un manifeste, de nombreux commentateurs se sont interrogés sur l’apparition d’une forme de violence nouvelle en France, similaire aux tragédies qui ont frappé les établissements scolaires outre-Atlantique. Ce n’est pourtant pas un phénomène nouveau sur le territoire national, mais plutôt la culmination de faits similaires, mis en œuvre ou déjoués par les forces de l’ordre, depuis quelques années.
Si le phénomène de violence planifiée en milieu scolaire restait mineur en France, avec seulement deux occurrences au cours des années 2000, à l’IUT d’Orléans en 2005 (1 mort) et au collège Olivier-de-Serres de Meyzieu (3 blessés), les cas se multiplient depuis quelques années. L’année 2017 marque un changement avec la fusillade du lycée Alexis de Tocqueville de Grasse. Le jeudi 16 mars, durant la pause méridienne, Killian B. entre dans la cour de l’établissement avec deux armes de poings et un fusil. Il blessera 4 personnes par balle, dont le proviseur de l’établissement avant d’être interpellé par les forces de l’ordre. A l’aide d’un complice également fasciné par les tueries en milieu scolaire, il avait planifié l’attaque depuis plusieurs mois, souhaitant être « le premier school shooter français ». L’évènement, unique dans son format et son ampleur, marque alors le début d’une série de projets d’attaques similaires en France. Dès 2019, un adolescent est interpellé par la DGSI à Montpellier, alors qu’il préparait une attaque dans son lycée. En 2021, une autre attaque est déjouée au Havre, avant l’assassinat d’une professeure d’espagnol par un élève de seconde dans un collège-lycée de Saint-Jean-de-Luz en mars 2023. En mars 2024, un projet de tuerie est déjoué à Antibes, grâce au signalement d’un pédopsychiatre. Le mois suivant, un élève blesse deux personnes lycée de l’Hyrôme à Chemillé-en-Anjou. Enfin quelques semaines avant l’attaque de Nantes, une autre attaque a lieu au collège Montesquieu d’Évry-Courcouronnes, où un élève utilise plusieurs dispositifs incendiaires avant d’être maitrisé par un assistant de prévention et de sécurité.
Pourquoi cette multiplication de faits ? Les raisons sont multiples : accès aux manifestes publiés par des auteurs nord-américains, imitations, fascination pour la violence, troubles psychiatriques etc. Ces facteurs impactent la France mais également le reste du monde occidental. Des passages à l’acte et des préparations similaires ont été récemment observés en Espagne, au Royaume-Uni, en Allemagne, et en Finlande. Depuis 2023, la Serbie, la Slovénie et la Croatie ont découvert des adolescents planifiant et commettant des attaques en milieu scolaire, parfois avec des bilans humains tragiques. Au-delà, la Russie, la Corée et le Brésil font face au phénomène.
La réaction à ce type d’attaque est avant tout une problématique pour les forces de l’ordre, qui ont réagi, brillamment, en huit minutes à Nantes. Le professionnalisme des policiers et de gendarmes est reconnu, mais les moyens engagés sont limités. Comprendre les tueries en milieu scolaire pour mieux les empêcher et y répondre reste un défi nouveau pour l’ensemble des acteurs du continuum de sécurité.
En tout état de cause, l’attaque de Nantes vient de mettre en lumière le profil psychologique d’un adolescent profondément isolé, dont le manifeste idéologique révèle une crise existentielle d’une grande intensité. Ce document, articulé en une critique radicale de la société moderne, exprime une révolte contre la modernité industrielle, perçue comme déshumanisante et aliénante. L’individu y dénonce l’écocide global, l’aliénation systémique et la domination technologique sur les consciences. Mais cette dénonciation ne débouche sur aucune perspective politique structurée : elle reflète un désespoir intime et absolu, une rupture affective et mentale avec le monde, davantage qu’un projet de transformation sociale. Le manifeste, bien que formellement élaboré, s’apparente à un testament psychologique plus qu’à un acte militant. Il témoigne d’un mal-être profond, possiblement suicidaire, et d’une volonté de rompre avec l’humanité jugée corrompue. L’acte violent qui s’ensuit semble davantage guidé par une pulsion de destruction personnelle que par une stratégie idéologique claire. Ce rejet du monde, qualifié de « misanthropie active », exclut tout espoir de réforme ou de dépassement collectif. La préparation minutieuse de l’agression souligne une mise en scène rituelle, traduisant une volonté de donner une cohérence symbolique à un acte pourtant profondément désespéré. Ce passage à l’acte, dissocié d’un appel à la violence explicite dans le texte, révèle l’écart entre discours idéologique et souffrance psychique. Le contraste entre la lucidité de l’écrit et la confusion de l’état psychiatrique renforce l’hypothèse d’un discours en partie mimétique, construit à partir d’éléments doctrinaux extérieurs.
Plus inquiétant encore est le potentiel glissement idéologique du discours. En fusionnant une critique écologique radicale avec une exaltation de la pureté et du vivant contre un monde jugé souillé, il ouvre la voie à des interprétations qui pourraient rejoindre des logiques de rejet ou de purification, typiques de doctrines extrêmes. Une telle hybridation entre radicalité écologiste et mythologies identitaires, entre ultragauche et ultradroite, peut dégénérer en violence idéologique purificatrice. Ce cas, aussi singulier soit-il, révèle une vulnérabilité contemporaine : la porosité croissante entre désespoir psychologique, critique absolue du monde moderne et tentations totalitaires. Lorsque le rejet du système s’exprime sans cadre politique, sans projet commun, il risque de se transformer en nihilisme meurtrier. Le danger dépasse donc l’individu : il touche aux failles d’un climat idéologique actuel, où les extrêmes peuvent se rencontrer dans un rejet absolu de l’humain.
Il n’en reste pas moins qu’opérationnellement, des solutions existent, autant en prévention qu’en réaction à ces attaques.
La prévention de ce type de phénomène est possible. Elle nécessite en premier une capacité de détection des adolescents potentiellement dangereux, ce qui nécessite une connaissance fine et nuancée des signaux faibles. Former l’ensemble des professionnels qui sont au contact des élèves reste une solution pertinente, et les formations qui ont eu lieu sont appréciés par les membres de l’Éducation Nationale. Une fois la distinction faite entre provocation adolescente et préparation d’une attaque, il est possible de déterminer si une réponse sociale, médicale ou pénale doit être mise en œuvre. Ces efforts de formation à la détection de comportements dangereux fonctionnent, comme l’on a peu le voir lors des arrestations du Comté de McMinn (Tennessee) ou de Mooresville (Indiana) en début d’année où l’alerte donné par un parent et un camarade de classe ont permis de prévenir des tueries.


