Journal de l'économie

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Oberthur Fiduciaire : après le Wei-Ji





Le 16 Octobre 2013, par Clément Delmont

Dans la pensée stratégique chinoise, le « Wei » (le risque) et le « Ji » (l’opportunité) sont les deux versants indissociables de la crise (« Wei-Ji »). Un concept qui illustre à merveille le potentiel de réinvention que révèle une crise profonde dans le monde des affaires. Une bonne vieille rupture est toujours l’occasion de repartir sur des bases saines, pour qui sait la saisir. C’est précisément la voie empruntée par Oberthur dans les années 80, tandis que l’entreprise était à l’article de la mort.


Les sinogrammes "Wei" et "Ji"
Les sinogrammes "Wei" et "Ji"

De l’imprimeur traditionnel…

Aux racines d’Oberthur Fiduciaire se trouve l’imprimerie fondée par François-Charles Oberthur en 1842 à Rennes. François-Charles Oberthur est alors fraichement diplômé comme imprimeur lithographe et il entend poursuivre une tradition familiale. Son père, François-Jacques Oberthur, est en effet lui-même cogérant d’une imprimerie en compagnie de l’inventeur de la lithographie, Aloys Senefelder. Familier de l’imprimerie et de ses procédés les plus innovants pour l’époque, François-Charles Oberthur en développe avec succès le potentiel commercial : il produit des livres, des agendas, des calendriers, et bien sûr les traditionnels almanachs pour lesquels l’engouement populaire ne dégonfle pas.
 
Petite success-story nationale, les imprimeries Oberthur gagnent ainsi leur place parmi les éléments fondateurs du tissu industriel français. Le président de Mac-Mahon lui-même leur fera l’honneur d’une visite à l’occasion d’un déplacement dans la ville de Rennes en 1874. Malgré sa réputation et son caractère iconique, l’entreprise a toutefois dû faire face à des difficultés majeures. Car au début des années 1980, la course technologique a remis en question jusqu’à l’existence même de cette imprimerie centenaire. Mais alors qu’elle aurait très bien pu sombrer dans l’oubli, celle-ci est parvenue à se renouveler, à survivre, et même à ressortir des difficultés plus fortes qu’auparavant.

… devenu spécialiste de l’impression de sécurité…

En 1981, les imprimeries déposent le bilan. La maison Oberthur n’est plus que l’ombre d’elle-même lorsqu’entre en scène Jean-Pierre Savare, ancien salarié de la BNP et candidat à la reprise de l’entreprise. Celui-ci en effet entrevoit rapidement l’avenir des imprimeries Oberthur. Il en rachète donc une partie pour… un franc symbolique. Jean-Pierre Savare rebaptise son acquisition François-Charles Oberthur, en l’honneur de son fondateur, avec l’ambition d’en faire une référence dans l’impression de sécurité. Oberthur, qui possède déjà une petite expérience en la matière se lance alors dans une politique de R&D ambitieuse. L’entreprise associe ainsi un pôle recherche à chacune de ses activités et commence à déposer régulièrement des brevets.
 
Documents officiels, cartes à gratter, titres financiers : Oberthur diversifie son offre avec des produits techniques et devient un spécialiste de l’impression hautement sécurisée. Sous la direction de Jean-Pierre Savare, Oberthur Fiduciaire est parvenue à rattraper le train de l’innovation, ce qui lui vaut même une incursion dans la filière de la fabrication de cartes à puce. Des années 1980 à 2000, tous les efforts de l’entreprise ont ainsi concouru à la maîtrise de compétences de haute technologie.

… à l’ambassadeur d’un savoir-faire français dans le monde

Lorsque Thomas Savare a repris l’entreprise en 2008, Oberthur Fiduciaire arrivait à un tournant. Ses 30 années de consolidation et de développement intensif faisaient de l’entreprise une prétendante sérieuse à l’intégration du club des leaders mondiaux sur une branche d’activité nécessitant la synthèse de toutes ses compétences de pointe : l’impression de billet de banque. En 2011, Oberthur Fiduciaire se lance ainsi dans une nouvelle étape de son développement, en cédant sa division cartes à puce au fonds d’investissement américain Advent, et se donner ainsi les moyens de son ambition dans l’impression fiduciaire. L’entreprise imprime désormais la monnaie de 70 pays dans le monde, revendique la production de 5 milliards de billets de banque en 2013, et se hisse dans le top 3 mondial des imprimeurs mondiaux de billets de banque.
 
Imprimerie provinciale devenue spécialiste national de l’impression de sécurité, Oberthur incarne désormais sur le marché globalisé l’expertise et le savoir-faire français de l’impression de fiduciaire. Une « french touch » dont Thomas Savare n’est pas peu fier. « Initialement, Oberthur n’était nullement spécialisée dans l’impression fiduciaire », fait-il remarquer. Mais les racines traditionnelles de l’entreprise n’ont jamais été un frein à sa progression. « Oberthur Fiduciaire sait d’où elle vient, mais aussi où elle va », affirme le dirigeant qui aime à rappeler, reprenant Jean Cocteau, que « la tradition est une statue qui marche ».
 
Un siècle et demi de réflexion et d’affinage de son positionnement stratégique auront permis à cette entreprise de s’adapter aux tendances profondes qui ont modifié son marché. S’efforçant de toujours surfer la vague technologique, plutôt que de la subir, Oberthur Fiduciaire a su devancer les évolutions de son secteur d’activité, cultivant ou délaissant tout ou partie de ses compétences, pour esquiver la problématique de l’obsolescence. Inquiétée mais jamais vaincue par la course à la technologie, Oberthur Fiduciaire a toujours su répercuter ses conséquences sur des segments de son activité plutôt que de les encaisser de plein fouet. L’entreprise fournit ainsi l’illustration que le phénomène de destruction créatrice théorisé par Joseph Schumpeter ne s’applique pas seulement aux entreprises, mais aussi, à plus petite échelle, à ce qu’elles savent et peuvent faire.




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