Face aux blocages politiques, économiques et sociaux qui freinent la France, le constat est sans appel : un renouvellement en profondeur des élites dirigeantes devient impératif. À travers l’exemple de la réélection de Donald Trump et la montée des colères populaires, Patrice Huiban, auteur de « Vers un nouvel essor français » publié chez Valeur Ajoutée Éditions, analyse les parallèles avec la situation française et explore les leviers d’un redressement national. Entre fractures territoriales, aspirations patriotiques et nécessité d’un projet ambitieux, il propose une vision pragmatique pour redonner à la France sa place sur la scène mondiale.
Dans votre ouvrage « Vers un nouvel essor français », vous abordez les crises politiques, économiques et sociales que traverse la France. Comment analysez-vous la réélection de Donald Trump aux États-Unis, et quelles leçons la France peut-elle en tirer pour surmonter ses propres défis ?
La réélection de Trump aux États-Unis est, pour nous, le symbole de la révolte des peuples, en l’occurrence le peuple américain, qui veulent reprendre leur destin en main face à des élites qui leur semblent répondre à d’autres intérêts et impératifs que ceux de leur nation.
En France, il y a les mêmes critiques envers le personnel politique et les dirigeants qui donnent souvent l’impression de s’être constitués en une nouvelle aristocratie plus jalouse de préserver ses privilèges, en forme de fonctions lucratives et avantage divers, que de servir les intérêts supérieurs de la Nation, de la Patrie et de la République. Les 2 000 personnes (élus nationaux, membres des cabinets ministériels, directeurs d’administration centrale) qui dirigent la France semblent ainsi vivre plus qu’ailleurs en vase clos. Ce sont souvent toujours les mêmes qu’on voit au gouvernement et dans les plus hauts postes depuis des années, voire des décennies, milieu qui apparaît étanche par rapport aux deux millions de personnes qui font tourner le pays, ingénieurs, scientifiques et chefs d’entreprise notamment. Très peu de ces derniers irriguent la bulle de ces 2 000 individus précités alors que le XXIe siècle sera plus que jamais celui de la science et de l’innovation. Ne pouvant jamais espérer résoudre les problèmes avec ceux qui les ont créés, le renouvellement de la classe dirigeante devient par conséquent un impératif absolu pour relever le pays, comme pendant la Révolution et le Consulat, en 1872 avec la création de l’École libre des sciences politiques ou encore en 1945 avec l’école d’Uriage, préfiguration de l’ENA. On peut toujours débattre de ce que sont devenus Sciences Po et l’ENA, aujourd’hui l’INSP, mais elles ont porté à l’origine cette régénération d’élites qui avaient failli.
La victoire de Trump en 2024 a été attribuée à sa capacité à mobiliser les électeurs ruraux et de la classe ouvrière blanche, préoccupés par des enjeux économiques et sécuritaires. Pensez-vous que la France pourrait connaître un mouvement politique similaire ?
Oui, tout à fait. Les Français sont très majoritairement déçus et en colère face à leur classe politique, tout particulièrement la France des sous-préfectures, soit la France rurale et périurbaine qui fait tourner le pays, qui respecte les règles, mais qui désespère de ne plus espérer. La répartition des votes dits protestataires montre géographiquement cette colère. Pour autant, cette colère, qui se mue progressivement en désespoir, est à la hauteur des attentes déçues, car ce sont aussi des territoires qui revendiquent fortement leur identité comme partie prenante de la beauté et de la grandeur de la France. Ils veulent très majoritairement du pouvoir d’achat, de l’ordre et montrent leur attachement à l’histoire multiséculaire de la France à laquelle ils sont fiers de contribuer. Des gilets jaunes aux révoltes des agriculteurs, la France dite « périphérique », mais majoritaire, arbore fièrement le drapeau tricolore, faisant sienne cette citation de Jean Jaurès : « A celui qui n’a rien, la patrie est son seul bien ».
Il faut donc s’adresser prioritairement à cette France en leur redonnant espoir par un puissant projet pragmatique de redressement qui touche le bon sens des citoyens, le bon sens étant avec la bêtise la chose la mieux partagée, ce n’est pas une question de diplômes. Et ce puissant projet ne doit pas avoir seulement pour ambition de freiner le déclin, mais d’opérer un véritable sursaut. Avec quelques mesures fortes, ciblées et travaillées, non seulement notre pays peut se redresser, mais on peut redevenir le pays le plus prospère et puissant d’Europe et même se hisser au 3e rang mondial, la place naturelle de la France. Rappelons que notre pays fut la 2e puissance de la planète entre 1962 et 1967… Il n’y a absolument aucune fatalité au déclin ! Le pire n’est jamais certain et le meilleur jamais acquis…
À la lumière des politiques mises en place par Donald Trump lors de son second mandat, y a-t-il des mesures spécifiques que vous considérez comme pertinentes ou inspirantes pour le contexte français ?
Oui, quelles que soient la forme et la personnalité de Donald Trump, on devrait s’inspirer de certaines mesures qui figurent d’ailleurs dans notre ouvrage Vers un nouvel essor français.
On a tout d’abord la lutte contre l’immigration illégale, non contrôlée, qui constitue une menace pour nos démocraties. En effet, la démocratie est fondée sur la citoyenneté, soit des droits et devoirs attachés à des individus sur un territoire donné. Par conséquent, dans un État qui ne contrôle plus ses frontières, c’est le retour à la loi du plus fort. C’est comme si vous ne choisissiez plus qui entre dans votre maison, dans votre appartement, que vous ne puissiez plus vous opposer à ceux qui s’assoient sur votre canapé, mettent leurs pieds sur votre table basse du salon et se servent dans votre réfrigérateur sans demander votre avis.
C’est aussi avoir le courage de s’opposer aux puissances étrangères quand les intérêts des citoyens sont en cause. Aujourd’hui, l’Union européenne (UE) veut « laver plus vert que vert », alors qu’elle est déjà la zone développée la plus vertueuse en matière d’émission de gaz à effet de serre (GES), y compris par habitant, sans se protéger des importations ne respectant pas nos critères environnementaux et sociaux. Résultat : c’est la double peine, car on asphyxie notre tissu productif sous un flot de coûts et de normes tout en important de plus en plus de GES avec des produits provenant d’États qu’on n’incite pas à modifier leurs modes de production. En fait, l’UE est prisonnière de deux idéologies antagonistes : le libre-échange et une écologie déconnectée du bon sens et de la science. Que le continent montre l’exemple en réduisant fortement l’impact environnemental de son économie dans une logique de développement durable, soit, mais cette politique ne vaut que si on équilibre la concurrence en reportant les surcoûts et les efforts de recherche associés sur des taxes à l’entrée sur les produits non conformes. On estime ainsi que jusqu’à 25 % des importations agroalimentaires ne respectent pas nos normes, y compris en intracommunautaire. C’est là qu’il faut avoir le courage d’engager un bras de fer avec la Chine, les États-Unis, mais aussi avec des États de l’Union.
La récente élection américaine a mis en évidence une polarisation accrue de la société. Comment envisagez-vous, dans votre projet pour la France, de surmonter les divisions sociales et politiques pour favoriser un nouvel essor national ?
Nous faisons face à un effet ciseaux : plus nos dirigeants sont médiocres, plus il y a un retour du patriotisme dans toutes les couches de la société couplé à un esprit entrepreneurial assez inédit. Il y a une trentaine d’années, il était courant d’entendre que les Français étaient feignants, voulant tous devenir fonctionnaires, notamment enseignants. Il est vrai qu’il y avait des taux de sélection très élevés dans les concours administratifs. Aujourd’hui, peu veulent être fonctionnaires et encore moins enseignants, il y a même parfois plus de places que de candidats ! En revanche, beaucoup veulent devenir employeurs. Concernant le patriotisme, un bon juge de paix sont les entreprises. Depuis plusieurs années, elles pavoisent toutes quand elles le peuvent leurs emballages, au point de faire parfois du « blanchiment français », se fiant aux études marketing qui font état d’une attente de produits locaux, dans une logique de gauche (normes sociales et environnementales) comme de droite (emploi, patriotisme économique). Le « made in France » est donc un combat très fédérateur ! Au-delà, pendant les Jeux olympiques, on a senti cette attente, comme un frémissement, comme si les Français étaient prêts à vibrer à nouveau collectivement à travers des défis fédérateurs.
Si le terreau pour un nouvel essor français est favorable, il manque deux ingrédients essentiels : un projet puissant de redressement national et des dirigeants habités par le service de la France et des Français. Si un programme politique travaillé n’est pas indispensable pour être élu – on l’a vu avec Emmanuel Macron en 2017, 17 pages rédigées « sur un coin de table de bistrot » à Paris quelques mois avant le premier tour de l’élection présidentielle, essentiellement des photos de lui –, c’est indispensable pour diriger. Une fois aux manettes, vous n’avez plus le temps de réfléchir, c’est un peu le grand huit d’une fête foraine, vous êtes littéralement scotché au siège. C’est le temps de l’action. Mais cela n’est rien sans un courage politique hors norme. Les meilleures propositions sans volonté ne servent à rien. Et ce courage n’est pas tant à exercer vis-à-vis des Français, un projet ambitieux et pragmatique recevant le soutien de la majorité d’entre eux. Le courage doit s’exercer à l’international, face à des pays peu coopératifs ou hostiles comme évoqués supra, et surtout en interne face aux lobbys qui ont intérêt à ce que rien ne change, qui font la laine sur le dos des Français. Cela concerne par exemple la fermeture d’agences de l’État et d’autorités administratives indépendantes inutiles comme Centre Inffo, l’ANACT, l’ADEME, le Défenseur des droits, le CESE, etc., la suppression des conseils départementaux, simples boîtes aux lettres de dépenses sociales déjà gérées par les caisses d’allocations familiales (CAF), des intercommunalités à fiscalité propre (EPCI) en regroupant des communes, 19 000 sur 35 000 ne dépassant pas 500 habitants. C’est aussi négocier avec les médecins pour rééquilibrer l’offre de soins entre la ville et l’hôpital avec, en contrepartie d’une revalorisation de la consultation à 50 € (un passage aux urgences coûtant 200 € à 250 €), la mise en place d’une obligation de garde aux urgences, d’une liberté d’installation limitée aux endroits en manque de praticiens pendant les premières années d’exercice et le devoir de remplir le dossier médical partagé, « mon espace santé ». En effet, le non-partage des données de santé entre praticiens génère 30 % de prescriptions inutiles, au moins 10 points de plus de la moyenne OCDE, soit 30 milliards de gaspillages sur les 300 milliards de dépenses de soins complémentaires comprises, et ce, sans compter des centaines de morts évitables aux urgences ! Mais il est plus facile pour nos politiques actuels de pratiquer la punition collective, en l’occurrence le déremboursement de la part assurance maladie des consultations, plutôt que de s’attaquer à ces gisements jalousement gardés…

