À la lumière d’une étude menée par l’Ifop en février 2025, les pratiques d’achat vestimentaire des Français permettent de mieux comprendre les arbitrages rendus nécessaires par un contexte économique tendu. Fréquence d’achat en baisse, critères de choix centrés sur le prix, renoncements pour raisons budgétaires : les résultats de l’enquête offrent un éclairage précis sur l’impact du pouvoir d’achat sur la consommation textile, tout en révélant des inégalités sociales et territoriales marquées.
Un achat devenu rare et ciblé
La fréquence d’achat traduit une réalité simple : l’habillement n’est plus une priorité dans le panier de consommation. Seuls 14 % des Français achètent des vêtements neufs au moins une fois par mois, et près de la moitié (44 %) n’en achètent qu’une à deux fois par an. Si les jeunes adultes (18-24 ans) restent les plus enclins à renouveler leur garde-robe, la tendance globale est à la parcimonie.
Les Français achètent d’abord pour répondre à un besoin (43 %), loin devant l’achat-plaisir (20 %). Une réalité qui se reflète aussi dans les motivations d’achat : 78 % citent le prix comme critère prioritaire, devant le confort (63 %) et l’esthétique (49 %). Les considérations éthiques ou environnementales arrivent très loin derrière, reléguées à des choix secondaires dans un contexte de pouvoir d’achat sous pression.
Un budget comprimé, surtout chez les plus modestes
Les écarts budgétaires selon le canal d’achat confirment la fracture économique : les consommateurs en ligne dépensent en moyenne 415 euros par an, contre 256 euros pour ceux qui privilégient les magasins physiques. Cette différence suggère que l’achat en ligne, souvent accompagné de promotions et d’une plus grande variété d’articles, attire une population plus consommatrice, probablement aussi plus à l’aise financièrement.
Mais dans l’ensemble, les Français restent prudents. 60 % déclarent renoncer souvent ou de temps en temps à l’achat de vêtements pour raisons financières, un chiffre qui grimpe à 72 % parmi les catégories les plus modestes (moins de 1 300 € de revenu mensuel par personne). Par ailleurs, 52 % attendent systématiquement ou souvent les soldes ou les promotions pour s’équiper.
Une sensibilité accrue aux hausses de prix
L’élasticité-prix de la consommation textile est désormais manifeste. Si le prix d’un article de 10 euros augmentait, 78 % des répondants déclarent qu’ils achèteraient moins ou plus du tout de vêtements neufs. Même une hausse de 2 euros suffirait à modifier les habitudes d’achat chez près de 4 Français sur 10.
Ces données traduisent une fragilité généralisée, et confirment que le textile fait partie des postes de dépense sacrifiés quand le budget devient trop serré. Elles témoignent également d’une très forte sensibilité psychologique aux prix affichés, particulièrement marquée chez les plus précaires.
Des inégalités sociales et territoriales de plus en plus visibles
L’enquête met aussi en lumière une dimension géographique et sociale forte de la consommation textile. Dans les zones rurales, 27 % des habitants déclarent avoir un accès difficile à des magasins de vêtements, contre seulement 17 % dans l’agglomération parisienne. De même, près de 70 % des femmes de moins de 35 ans ou des personnes obèses déclarent avoir eu du mal à trouver des vêtements qui leur plaisaient, abordables ou adaptés à leur morphologie.
Le vêtement devient ainsi un indicateur d’inégalités sociales : 86 % des Français estiment que les personnes à faibles revenus sont exposées à des inégalités liées aux coûts vestimentaires, et 83 % pensent que la hausse des prix des vêtements tendance accentuera ces inégalités.
Jugements, frustrations et renoncements : la mode comme miroir social
L’étude révèle une autre facette du vêtement : sa capacité à générer du jugement et de la frustration. Près de 4 Français sur 10 déclarent s’être sentis jugés sur leur apparence vestimentaire, notamment les jeunes, les femmes et les personnes en situation de précarité. Le vêtement devient alors non seulement un objet de consommation, mais aussi un vecteur de stigmatisation sociale.
Ce phénomène est accentué par les réseaux sociaux : 41 % des répondants affirment s’être sentis frustrés ou jugés en voyant des vêtements hors de leur budget sur ces plateformes. Un constat particulièrement présent chez les moins de 35 ans, exposés à des normes esthétiques élevées mais difficilement accessibles.
Le malaise va parfois jusqu’au retrait social : 20 % des Français déclarent avoir déjà renoncé à participer à un événement par crainte d’être jugés sur leur apparence. Cette autocensure touche plus durement les jeunes adultes, les femmes, et les personnes issues de milieux modestes.
Le lien entre apparence vestimentaire et insertion professionnelle n’échappe pas à cette logique d’inégalité. 18 % des actifs affirment s’être déjà sentis jugés lors d’un entretien d’embauche en raison de leur tenue, et près de 75 % ne possèdent pas de tenue adaptée (costume ou tailleur) pour un tel rendez-vous. Parmi ceux qui envisagent d’en acheter un, le budget moyen qu’ils seraient prêts à consacrer n’est que de 115 euros, soit bien en deçà des standards du marché formel.
Le vêtement, un marqueur silencieux du climat social
Au-delà des chiffres, cette étude éclaire un fait fondamental : le vêtement n’est plus un poste de dépense anodin, mais un révélateur d’inégalités multiples — économiques, géographiques, sociales, culturelles. Les arbitrages vestimentaires des Français ne répondent plus seulement à des critères de goût, mais traduisent un climat de tension budgétaire croissante.
Le textile devient alors un baromètre discret mais puissant du pouvoir d’achat. Dans un pays où l’apparence compte encore, le prix du vêtement peut se transformer en prix à payer pour l’inclusion sociale.


