À l’heure où les rivalités géopolitiques, économiques et culturelles redessinent l’équilibre du monde, le mot « combat » retrouve une acuité troublante. Avec la collection La culture du combat, Raphaël Chauvancy, officier supérieur et essayiste engagé, entend replacer cette notion au cœur de notre compréhension du réel. À travers des ouvrages accessibles, mais exigeants, il propose un réarmement intellectuel et moral pour affronter les défis contemporains. Rencontre avec un auteur pour qui penser, c’est déjà combattre.
Le mot « combat » est fort, presque dérangeant dans un contexte où l’on parle volontiers de dialogue ou de compromis. Pourquoi le remettre au cœur de votre démarche éditoriale ?
L’âge de la compétition globale est celui du combat. Affrontements militaires, luttes culturelles, guerres économiques, heurts idéologiques, chocs démographiques, rivalités normatives, contestations sociales se multiplient. Que ce soit dérangeant ou non, l’histoire se venge de ceux qui l’avaient crue finie.
Les agressions russes, l’embrasement du Proche-Orient, les oukases du président Trump, les menaces chinoises, les ambitions turques, les frasques algériennes, les tensions mêmes entre européens, et j’en passe, nous rappellent une vérité cruelle : le dialogue et le compromis eux-mêmes sont déterminés par la réalité des rapports de force.
Refuser le combat revient à subir la volonté d’autrui. Combattre, c’est agir.
La nature même de la démocratie est l’inverse du renoncement et du pacifisme. Elle consiste au contraire à impliquer les citoyens dans les combats collectifs de la communauté.
Le combat avait été confisqué par la noblesse. La Révolution l’a donné au peuple. Elle a impliqué les citoyens qui ont cessé de subir le jeu politique des puissants en tant que sujets pour en devenir eux-mêmes partie prenante.
Un sujet ou un consommateur a des droits et des devoirs. Le citoyen exerce en plus la responsabilité du destin collectif. Le citoyen, c’est celui qui se bat.
Vous auriez pu ouvrir la collection avec un sujet militaire ou classique. Pourquoi avoir commencé par… l’Église catholique ?
L’inconscient collectif cantonne le combat à l’affrontement physique et matériel. Je voulais casser cette image fausse. Quelle meilleure manière de le démontrer qu’en laissant Jean-Baptiste Noé, un de nos plus brillants géopoliticiens, rédacteur en chef de la revue de référence qu’est Conflits, démontrer que même l’Église a une culture du combat en ce monde qui ne contredit en rien le message évangélique ?
Même pour se rapprocher d’un idéal de paix, il faut se battre.
La collection marque ainsi dès son premier titre son ancrage dans les cultures du combat dans leur sens le plus extensif. Il serait terriblement réducteur de se cantonner au seul domaine militaire alors que la réalité contemporaine est celle des « guerres hors limites », pour reprendre l’expression de Qiao Liang et Wang Xangsui, les auteurs du livre éponyme.
Enfin, l’Église catholique a contribué à forger notre univers moral et mental, elle a irrigué notre pensée et influencé nos comportements jusqu’à aujourd’hui. Les droits de l’Homme ne sont-ils pas son héritage et, indirectement, une de ses plus grandes victoires ?
Dans vos propres livres, vous traitez d’influence, de guerre de l’information, de rapport de force. Est-ce que cette collection est une prolongation de vos combats intellectuels ?
Oui. Cette collection s’inscrit pleinement dans ce combat de l’esprit. Elle a pour ambition de contribuer au réarmement intellectuel et moral de notre pays.
Nous avons méprisé « l’autre » en le considérant comme un autre nous-mêmes. Il est temps de sortir de notre ethnocentrisme. Il est impératif de comprendre quelles sont ses aspirations, ses méthodes, ses forces et ses faiblesses.
Respecter l’autre, c’est aussi accepter qu’il ne soit pas forcément un ami ou un allié, mais un concurrent, un adversaire, un ennemi.
Quel est le profil idéal d’un auteur « Culture du combat » ? Vous cherchez des experts ? Des praticiens ? Des voix à contre-courant ?
Nous sommes à l’âge de l’expertise. Il y a des experts sur tous les sujets. Je pense que l’intelligence artificielle va en condamner la plupart.
Cette collection est celle des anti-experts, car elle propose des livres qu’aucun ordinateur ne pourra jamais écrire. Elle ne se contente pas de synthétiser, mais de comprendre. La réflexion s’y nourrit de l’expérience.
Les auteurs en sont des praticiens nourris d’une forte culture générale et stratégique. Leur connaissance leur permet d’aborder leur sujet de l’intérieur, sous l’angle du combattant.
Il ne s’agit pas d’être à contre-courant par principe, mais de n’avoir pas peur de l’être si nécessaire et, surtout, d’éclairer des angles morts.
Le prochain volume se penchera sur l’Amérique latine. Qu’est-ce que ce continent a de singulier en matière de combat culturel ou stratégique ?
On connaît assez peu en France l’Amérique méridionale, qui partage pourtant avec elle un héritage culturel latin. Ce continent a été le laboratoire de la subversion, de la contre-subversion, de la guérilla, de l’ingénierie sociale, des guerres économiques et culturelles. Les puissances extérieures et les forces locales ont appris à jouer leurs cartes et à manœuvrer dans ce gigantesque laboratoire du combat sous toutes ses formes.
Les leçons à en tirer bousculent nos certitudes et sont une incitation à sortir de nos bornes trop étroites, à ouvrir des espaces de manœuvre et des champs d’action que nous ne soupçonnions pas.
Finalement, cette collection vise-t-elle surtout à mieux comprendre les acteurs du monde… ou aussi à mieux se positionner face à eux dans une logique d’affrontement stratégique ?
Les nuages s’accumulent. Les menaces qui planent glaceraient les Français jusqu’au sang s’ils en avaient conscience. Les ambitions décomplexées de nos compétiteurs, la brutalité des systèmes politiques adverses, le recours normalisé à la force et à la violence débridée, la rage qui anime une jeunesse pléthorique et sans avenir dans de vastes parties du monde, la volonté de supplanter l’Europe comme espace de prospérité, la haine même de ce qu’elle représente, sont la nouvelle normalité de notre environnement.
Nos alliés eux-mêmes n’hésitent pas à défendre leurs intérêts sans égard pour les nôtres. La crise du COVID ou la guerre en Ukraine l’ont montré. La défense décomplexée de ses intérêts par l’Amérique de Donald Trump l’a confirmé.
Un ordre ancien s’écroule. L’Europe occidentale a été au centre du monde, de ses représentations et de ses richesses pendant plusieurs siècles. Ce temps est révolu.
Il n’est pas même possible de se désintéresser du monde, replié dans un îlot protégé de prospérité. Le tenter signifie s’exposer sans défense au danger.
Renan a exposé en son temps l’impératif d’une réforme intellectuelle et morale. Il faut y ajouter le redressement du caractère individuel et collectif de nos compatriotes. Cette collection veut contribuer à les éveiller et à les préparer aux combats qui les attendent. Sous toutes leurs formes.
Les livres que nous allons publier se veulent des ouvrages de référence. Mais ils sont volontairement synthétiques pour être accessibles à tous, tout en étant d’une lecture aisée et agréable. Comme l’exercice physique, l’exercice intellectuel doit aussi procurer du plaisir…
Premier ouvrage de la collection :


