On ne tue pas une économie d’un coup ; on l’épuise à petit feu. Et c’est précisément ce que fait la France. Chaque année, chaque gouvernement, chaque ministre des Finances invente sa petite “réforme”, son “ajustement”, sa “simplification” qui, sous couvert de moderniser, ne fait qu’ajouter une couche au millefeuille fiscal et réglementaire. Le résultat est là : un pays paralysé, une économie découragée, un capital productif qui fuit, et une classe politique qui feint de s’en étonner.
La fiscalité, devenue roulette russe
On ne peut plus investir, créer, transmettre ou simplement planifier une activité sans craindre le prochain changement de cap. Aujourd’hui, la taxe sur les holdings ; demain, un relèvement de la flat tax ; après-demain, une nouvelle “contribution exceptionnelle” qui, comme toutes les précédentes, deviendra permanente. Le chef d’entreprise français vit sous la menace permanente du fisc. Il ne craint pas la concurrence, il craint Bercy. La fiscalité française n’est plus un cadre : c’est un piège mouvant. Elle n’encourage ni le risque, ni la croissance ; elle récompense l’immobilisme et la prudence, elle punit l’initiative. Et lorsqu’on demande aux responsables politiques pourquoi, ils répondent, avec cette morgue technocratique insupportable, qu’il faut bien “faire contribuer ceux qui ont profité du système”. Comme si le simple fait de créer de la valeur était une faute morale. L’entrepreneur n’est plus un acteur économique ; il est devenu un suspect permanent.
La folie normative, ou l’obsession du contrôle
À cette instabilité fiscale s’ajoute un autre mal : la folie normative. Des lois, des décrets, des arrêtés, des circulaires ; un tsunami de textes qui submerge les entreprises. Chaque année, des milliers de nouvelles obligations viennent alourdir la vie économique. Il faut déclarer, certifier, justifier, vérifier, se conformer à des normes parfois contradictoires, souvent absurdes. Le coût de cette sur-administration est colossal : jusqu’à 100 milliards d’euros par an selon le Sénat. Mais plus grave encore que le coût, c’est la culture de la défiance qu’elle révèle. L’État français ne fait pas confiance. Il veut tout encadrer, tout réglementer, tout vérifier. Derrière chaque entrepreneur, il voit un fraudeur potentiel ; derrière chaque investisseur, un “profiteur” ; derrière chaque innovation, un risque à encadrer. Ce pays est devenu allergique à la liberté économique. Ce qui est frappant, c’est la schizophrénie de nos dirigeants. Ils se lamentent de la désindustrialisation, du départ des talents, du recul de la compétitivité… mais ils continuent à empiler les normes et à multiplier les taxes. Ils prétendent “simplifier”, mais chaque réforme ajoute cent pages au Code général des impôts. Ils parlent “d’attractivité”, mais changent les règles du jeu tous les six mois. À ce rythme, même les plus téméraires finissent par se lasser. Et on s’étonne ensuite que les capitaux, les cerveaux et les projets s’en aillent ailleurs.
L’instabilité comme mode de gouvernement
Cette fébrilité n’est pas un accident, c’est un système. Gouverner, en France, c’est montrer qu’on agit, fût-ce dans le désordre. Chaque majorité veut sa réforme-totem, chaque ministre veut sa trace dans le Journal officiel. Peu importe si cela ruine la visibilité des entreprises : l’important, c’est le signal politique, la posture morale. C’est ainsi qu’on détruit la confiance, qui est le premier moteur de toute économie. Quand les règles changent tout le temps, les investisseurs se retirent, les entrepreneurs résistent comme ils peuvent, les créateurs se taisent. Et quand il n’y a plus que des gestionnaires apeurés, il n’y a plus de croissance, plus d’emploi, plus de vitalité. Cette instabilité permanente est aussi un symptôme d’un mal plus profond : la déresponsabilisation politique. Nos gouvernants ont renoncé à la cohérence pour se réfugier dans le mouvement. “Agir” est devenu une fin en soi. On ne réforme plus pour améliorer, on réforme pour communiquer. Le vrai courage politique serait de ne rien toucher pendant dix ans, de garantir un cadre fiscal stable, de restaurer la confiance. Mais cela suppose d’assumer, de résister à la tentation de plaire à chaque crise médiatique. Or notre classe politique ne sait plus faire cela.
Une économie de la peur
Le résultat est là : une économie crispée, où l’énergie créatrice se transforme en prudence défensive. Les entrepreneurs ne rêvent plus, ils se protègent. Les investisseurs ne planifient plus, ils attendent. Tout est suspendu à la prochaine annonce ministérielle, au prochain article du projet de loi de finances, au prochain “ajustement technique” qui coûte en réalité des millions. Cette peur structurelle est la plus grave des taxes : elle ne se mesure pas, mais elle étouffe tout. Ce pays qui a engendré des générations d’ingénieurs, d’artisans, de bâtisseurs, d’entrepreneurs, en est réduit à produire des formulaires. L’énergie qui devrait nourrir la croissance sert à remplir des dossiers. On a remplacé la liberté par la procédure, l’esprit d’entreprise par l’esprit de conformité. Voilà le véritable déclin français.
Le retour du bon sens
Il est temps de cesser cette fuite en avant. Il est temps de rappeler une évidence : la stabilité, ce n’est pas de l’immobilisme, c’est la condition de la confiance. Et la confiance, c’est le carburant de l’économie. Tant que nous continuerons à gouverner par réflexe, à légiférer par émotion, à taxer par réflexe idéologique, nous condamnerons le pays à la stagnation. La France n’a pas besoin d’une énième réforme fiscale, elle a besoin d’un moratoire sur la folie législative. Elle a besoin de respiration, de visibilité, de constance. Et surtout, elle a besoin qu’on cesse de considérer la réussite comme un délit. Ce pays doit choisir : continuer à se punir au nom d’une fausse justice, ou renouer avec le bon sens, celui qui dit qu’on ne construit rien de durable dans l’instabilité. Le bon sens, c’est de laisser les Français travailler, créer, investir, transmettre sans les terroriser fiscalement. Tout le reste n’est que bavardage.

