L’instauration de l’impôt sur la fortune improductive révèle une tension profonde : celle qui oppose le sens à l’utilité. En qualifiant l’art d’improductif, la puissance publique fait le choix du rendement contre la signification, du monétaire contre le symbolique. Mais une civilisation ne repose pas sur la seule production : elle vit de valeurs, de mémoire et d’art. En réduisant la beauté à un capital dormant, on renie ce qui fait tenir une nation : la création de sens.
I. L’art n’est pas un bien, mais une finalité
Assimiler l’art à un « actif improductif » revient à méconnaître son essence. L’art n’a jamais été conçu comme une activité utile ; il est, selon Kant, une « finalité sans fin » (Critique de la faculté de juger, § 10). Autrement dit, il a une forme, une intention, une rigueur, mais sans objectif pratique. L’œuvre ne sert à rien : elle est, et c’est en cela qu’elle élève. Pour Aristote déjà, dans La Poétique, l’art est une imitation (mimèsis) qui « accomplit ce que la nature laisse inachevé » : il parachève le réel en lui donnant un ordre et une signification.
De Hegel à Nietzsche, la même idée traverse la pensée européenne : l’art n’est pas un luxe, il est une nécessité spirituelle. Hegel, dans son Esthétique, écrit : « L’art est la mise en œuvre sensible de l’idée » ; il est le moment où l’esprit prend corps. Nietzsche, lui, affirmera : « Nous avons l’art pour ne pas mourir de la vérité » (Le Crépuscule des idoles). Ces définitions convergent : l’art n’a pas pour but de produire, mais de donner sens. Il est la réponse de l’homme à la finitude. Loin d’être improductif, il est la seule production qui fonde toutes les autres : la production du sens.
II. L’art, fondement de la civilisation et ciment du collectif
Une civilisation ne tient pas seulement par ses lois ou ses institutions, mais par les significations partagées qu’elle se donne. Ces significations s’incarnent dans l’art, qui devient la mémoire visible d’un peuple. Hegel rappelait que « l’art appartient à la religion du peuple » : il traduit ses valeurs, ses peurs, ses aspirations. L’art n’est donc pas un ornement : il est un ciment. C’est lui qui donne forme au sentiment d’appartenance. Chaque nation produit son esthétique : le temple grec, la cathédrale gothique, la toile impressionniste ou la photographie contemporaine sont autant de langages à travers lesquels un peuple se reconnaît.
Considérer l’art comme improductif, c’est donc nier ce rôle fondateur. C’est dire que la production de sens, de beauté, de culture ne participe pas à la richesse nationale. C’est faire de la création artistique une rente égoïste, au lieu de la voir comme une contribution au bien commun. En incitant à vendre les œuvres pour investir dans des capitaux « productifs », on oppose deux logiques incompatibles : celle du marché et celle de la civilisation. L’économie mesure la croissance ; l’art mesure la hauteur. Et une nation qui confond les deux s’abaisse.
III. De la rentabilité à la ruine du sens
Hannah Arendt écrivait que « la culture est ce qui sauve le monde de sa futilité » (La Crise de la culture). Elle voulait dire que l’art, la pensée, les œuvres donnent à la vie humaine une permanence, une densité qui échappe à la simple consommation. L’art n’est pas improductif : il produit de la durée, de la mémoire et du lien. Il relie les vivants à leurs morts et les prépare à transmettre. Celui qui conserve une œuvre ne la possède pas ; il en est le dépositaire, le gardien d’un fragment de civilisation.
La logique de l’impôt sur la fortune improductive inverse ce rapport. Elle prétend servir le collectif en incitant à vendre pour investir, c’est-à-dire à transformer les tableaux en actions, la beauté en titres, la mémoire en flux de capitaux. Cette conversion est un contresens historique. Car s’en prendre à l’art, c’est s’en prendre à la culture, et s’en prendre à la culture, c’est miner la nation. La recherche du tout productif n’est pas un progrès : c’est une régression.
Une civilisation ne s’effondre pas faute d’argent, mais faute de sens. L’art est ce sens incarné : il fonde les valeurs, inspire la morale, donne à la nation son unité symbolique. En le traitant comme un actif stérile, on détruit ce qu’il y a de plus fécond en nous : notre capacité à faire du beau la condition du vrai.
