Le scandale des frais de scolarité dans les écoles de commerce : Comment les classements internationaux ont fait exploser les coûts

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Crédit photo JDE | journaldeleconomie.fr

À la fin des années 1990, l’essor des classements internationaux, au premier rang desquels celui du Financial Times, a profondément transformé le modèle des écoles de commerce européennes en faisant de la recherche académique un critère central de reconnaissance. Cette course à la publication, alignée sur des standards largement américains, a entraîné une explosion des coûts de fonctionnement et des frais de scolarité, sans bénéfice réel pour les étudiants, pris au piège d’un système de marque davantage orienté vers les classements que vers la qualité de la formation. Aujourd’hui on atteint des sommets. Il faut compter au moins 60 000 euros sur 3 ans dans la plupart des écoles. Un scandale imposé pour exister au niveau mondial.

La montée en puissance des classements et la normalisation académique

À partir de la fin des années 1990, les écoles de commerce entrent dans une compétition mondiale structurée par une multiplication de classements internationaux qui redéfinissent brutalement les critères de l’excellence académique. Le classement du Financial Times s’impose rapidement comme la référence absolue, non seulement pour les étudiants, mais aussi pour les entreprises, les recruteurs et les partenaires institutionnels, devenant un outil de hiérarchisation globale des business schools. Ces classements ne se contentent pas de mesurer des performances, ils imposent un modèle. Parmi les critères retenus, la recherche académique occupe une place croissante, mesurée essentiellement par le nombre de publications dans des revues à comité de lecture dites « classées ». Or ces revues sont extrêmement peu nombreuses, très sélectives, et presque exclusivement anglo-saxonnes, avec une domination écrasante des États-Unis. Publier devient alors une condition d’existence institutionnelle. Pour répondre à ces exigences, les écoles européennes sont contraintes de recruter massivement des professeurs chercheurs capables de publier selon ces standards. Cela implique des doctorats, très souvent obtenus dans des universités américaines, une parfaite maîtrise des codes académiques anglo-saxons et une capacité à produire des articles répondant aux attentes d’un microcosme scientifique très fermé.

Un marché mondial des professeurs et l’explosion des coûts

Cette transformation entraîne mécaniquement la création d’un marché international extrêmement tendu des professeurs chercheurs. Ces profils sont rares, très demandés et mobiles, ce qui fait exploser les niveaux de rémunération. Un professeur débutant, fraîchement diplômé d’un PhD reconnu, peut exiger des salaires annuels avoisinant ou dépassant les 150 000 euros, tandis que les professeurs confirmés publiant dans les meilleures revues deviennent pratiquement inaccessibles financièrement. Pour les écoles européennes, ces recrutements représentent un choc structurel. Les coûts de fonctionnement augmentent fortement, sans que les ressources traditionnelles ne suivent. Contrairement aux grandes universités américaines, elles ne disposent ni de dotations historiques massives ni de fondations capables d’absorber durablement ces charges. Les universités américaines bénéficient en effet d’un avantage décisif. Des institutions comme Harvard University disposent de fonds se chiffrant en dizaines de milliards de dollars, fruit d’une longue tradition de frais de scolarité élevés, de dons privés et de gestion financière sophistiquée. Cette puissance financière leur permet de financer la recherche sans mettre en péril leur modèle économique. Les écoles de commerce européennes, elles, n’ont qu’une variable d’ajustement réelle : l’augmentation des frais de scolarité. Ceux-ci progressent alors de manière continue, jusqu’à atteindre aujourd’hui des niveaux qui auraient été inimaginables vingt ou trente ans plus tôt, rapprochant dangereusement l’Europe du modèle américain sans en avoir les amortisseurs financiers. Résultant la sélection est autant sociale qu’élitiste. Les grandes écoles de commerce retorquent qu’il y a des bourses. C’est vrai mais elles sont peu nombreuses et les classes moyennes n’y ont pas accès. Quelle famille peut mettre 60 000 euros dans une formation ?

Une recherche autocentrée et des étudiants perdants

Du point de vue de l’étudiant, cette évolution est largement absurde. La recherche en sciences de gestion est présentée comme un facteur d’enrichissement pédagogique, mais dans la pratique, elle bénéficie très peu aux apprenants. Contrairement aux sciences dures ou à l’ingénierie, la recherche en management ne débouche que rarement sur des innovations directement applicables aux entreprises. Dans l’immense majorité des cas, le mouvement est inverse : ce sont les entreprises qui produisent les pratiques, les organisations et les innovations managériales, que les chercheurs observent, théorisent et formalisent dans des articles destinés avant tout à d’autres chercheurs. La recherche sert ainsi principalement à alimenter des carrières académiques et à améliorer les indicateurs des classements, beaucoup plus qu’à enrichir les contenus pédagogiques. À cela s’ajoute un second problème majeur : nombre de professeurs recrutés pour leurs capacités de publication n’ont aucune expérience significative du monde de l’entreprise. Leur valeur académique est indéniable, mais leur capacité à transmettre des savoirs opérationnels est souvent limitée. Ce décalage est particulièrement visible dans les programmes exécutifs, où des publics expérimentés attendent des retours d’expérience concrets et se retrouvent confrontés à des modèles théoriques déconnectés des réalités du terrain. Le résultat est un système paradoxal dans lequel les étudiants financent, par des frais de scolarité toujours plus élevés, une recherche dont ils ne tirent que très marginalement profit, tout en recevant un enseignement parfois appauvri sur le plan pratique.

Un marché de marques et une dépendance intellectuelle

Si ce système perdure malgré ses incohérences, c’est parce que l’enseignement supérieur en gestion fonctionne avant tout comme un marché de marques. Apparaître dans les classements internationaux est devenu vital pour attirer des étudiants étrangers, signer des partenariats et maintenir une visibilité mondiale. Disparaître des rankings, c’est risquer une marginalisation rapide. Des écoles comme HEC Paris, ESSEC Business School, ESCP Business School, l’EM Lyon ou l’Edhec n’ont donc guère d’alternative. Pour exister à l’international, elles doivent publier, et pour publier, elles doivent se soumettre aux normes académiques dominantes. Cette soumission n’est pas seulement économique ou organisationnelle, elle est aussi intellectuelle. En contrôlant les grandes revues scientifiques et les critères de légitimité académique, le monde universitaire américain exerce une influence profonde sur la manière de penser le management, la gouvernance et l’entreprise. Les écoles européennes, en s’alignant sur ces standards, importent une vision du monde et des cadres conceptuels qui ne sont pas nécessairement adaptés à leurs contextes économiques et sociaux.

Conclusion

Le scandale des frais de scolarité dans les écoles de commerce n’est pas une dérive marginale mais l’aboutissement d’un système profondément absurde et dysfonctionnel, dans lequel les étudiants, qui ne tirent aucun bénéfice réel de la recherche académique, sont sommés de payer toujours plus cher pour financer une course stérile aux classements. On en est arrivé à une situation où l’on produit de la connaissance qui n’est utile ni aux étudiants ni aux entreprises, mais uniquement à d’autres chercheurs et aux indicateurs des rankings, dans un entre-soi académique parfaitement autocentré. Cette logique n’a aucun sens économique, aucun sens pédagogique et aucun sens du point de vue de l’intérêt général, et elle repose sur une soumission intellectuelle aux standards américains totalement inadaptés aux écoles de commerce europeennes. Il est urgent de remettre en cause cette prééminence des classements anglo-saxons et de repenser radicalement les critères d’évaluation des écoles de commerce en Europe, en construisant des classements fondés sur la qualité de la formation, l’impact réel sur les entreprises et l’employabilité des étudiants, plutôt que sur des articles de recherche sans utilité opérationnelle.

1 réflexion au sujet de « Le scandale des frais de scolarité dans les écoles de commerce : Comment les classements internationaux ont fait exploser les coûts »

  1. super l’article, surtout ce qui est dit sur le manque complet d’utilité socio-économique de la recherche en gestion, de l’indifférence complète des chercheurs qui ne pensent qu’à faire plaisir à leurs pairs au sein d’une tour d’ivoire complètement isolée de la vraie vie, et tout cela au mieux sans mal pour les étudiants au pire à leurs dépends qd le chercheur utilise ses cours pour mettre en avant ses travaux…
    mais bon, une protestation un peu sans gd espoir d’être entendue …
    ch h fredouet ex PU 6eme section

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