Paris ou l’art d’inventer l’immobilité moderne

Publié le
Lecture : 3 min
Paris 4011990 1280
Paris ou l’art d’inventer l’immobilité moderne © journaldeleconomie.fr

À Paris, on ne circule plus : on expérimente. La capitale est devenue un laboratoire à ciel ouvert où l’on teste une idée révolutionnaire : supprimer les voitures pour résoudre les embouteillages. Le résultat est fascinant, presque poétique : il y a moins de voitures, mais toujours autant de bouchons. Une performance que même les plus grands esprits n’auraient pas osé imaginer. C’est ce que montre chiffres à l’appui une étude très détaillée de l’Observatoire Hexagone.

Le génie parisien : ralentir pour avancer

Il fallait y penser. Pendant des décennies, le problème était simple : trop de voitures, trop de circulation, trop de pollution. La solution parisienne est encore plus simple : on garde les bouchons, mais on enlève les voitures. Et cela fonctionne. Ou plutôt, cela fonctionne dans un sens très particulier du terme. Les chiffres sont formels : le trafic s’est effondré, mais la vitesse aussi. On roulait lentement, désormais on rampe. On n’est plus dans la mobilité, on est dans la contemplation. Paris devient un musée de l’embouteillage dans un chantier à ciel ouvert ressemblant à une installation du MOMA, où chaque trajet est une expérience immersive dans la lenteur organisée. À 10 km/h, on redécouvre l’architecture, les façades, les trottoirs. On pourrait presque remercier la mairie pour cette initiation gratuite à la philosophie stoïcienne : accepter ce que l’on ne peut pas changer, à savoir l’impossibilité d’arriver à l’heure.

La disparition magique des déplacements

Mais le véritable chef-d’œuvre est ailleurs. Pendant longtemps, on pensait naïvement que supprimer la voiture allait déplacer les flux vers le métro ou le vélo. Grave erreur. L’étude d’Hexagone le montre : les flux ne se déplacent pas, ils disparaissent. Sur certains axes, on passe de vingt véhicules à dix… et deux vélos. Le reste s’évapore. Où sont passés les gens ? Mystère. Peut-être ont-ils renoncé à se déplacer. Peut-être ont-ils décidé que travailler, voir leurs proches ou livrer des marchandises n’était plus indispensable. Peut-être ont-ils simplement compris que, dans une ville où se déplacer devient une épreuve, le plus rationnel est de ne plus bouger du tout. Paris invente ainsi un nouveau modèle économique : la décroissance par immobilisation. Moins de circulation, moins d’activité, moins de vie. Une ville plus calme, certes, mais aussi plus figée. Des commerces qui ferment et des habitants qui s’en vont.

L’écologie de la file d’attente

Et l’écologie dans tout ça ? Là encore, le génie parisien surprend. On pensait qu’en réduisant le trafic, on réduirait mécaniquement la pollution. Mais la réalité est plus subtile : les émissions baissent surtout parce que les voitures sont plus propres, pas parce qu’elles sont moins nombreuses. Quant à la circulation ralentie, elle vient grignoter ces gains avec une pollution plus lente mais plus sure. Autrement dit, on a inventé l’écologie de la file d’attente : moins de voitures, mais plus de temps passé à polluer à faible vitesse. Une sorte de slow pollution, parfaitement en phase avec l’époque. Et pendant ce temps, la ville devient un champ de cohabitation tendu où piétons, cyclistes et automobilistes négocient chaque mètre carré comme s’il s’agissait d’un territoire disputé. La mobilité douce, oui, mais à condition d’avoir les nerfs solides.

Paris n’est plus une ville qui circule, c’est une ville qui s’organise pour ne plus circuler. Et au fond, c’est peut-être cela, la véritable innovation : avoir réussi à transformer un problème de mobilité en une doctrine de l’immobilité. Nos amis bourgeois parisiens sont comme ça heureux : ils ne sont plus embêtés par les pauvres qui sentent mauvais qui viennent de banlieue. On reste entre bobos et on peut aller tranquillement au Bon Marché en vélo sans croiser une vieille voiture d’un banlieusard qui travaille.

Laisser un commentaire

Share to...