Journal de l'économie

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Nucléaire civil, nucléaire militaire, mêmes enjeux ?





Le 23 Décembre 2020, par Lauria Zenou

Docteur en histoire des sciences et technologies et consultant, Jean Paul Oury est aussi l’auteur de l’ouvrage « Greta a tué Einstein », paru chez VA Editions. Expert des sujets de politique scientifique et des problématiques liées à l’écologie, il nous éclaire sur le thème primordial de la crainte des énergies nucléaires. Critique à l’encontre de l’écologisme, il montre comment certains experts veulent présenter le nucléaire sous un nouvel angle, loin des dérives radicales.


Les craintes ancrées sur le nucléaire, même quand il est civil, sont-elles le fruit d’un raisonnement irrationnel ?

Dans « Greta a tué Einstein » j’essaye d’analyser pourquoi la vision prométhéenne de la science et du progrès technologique est tombée de son piédestal. L’énergie nucléaire tient une place de choix parmi les quatre totems pernicieusement ciblés par l’écologisme - défini ici comme une idéologie qui instrumentalise le concept de nature à des fins politiques. Les premiers à s’être posés des questions sur les risques liés à l’énergie nucléaire au travers de son usage militaire sont bien évidemment les scientifiques eux-mêmes. Comme l’explique très bien l’historien des sciences Paul Halpern dans "Le Dé d’Einstein" et "Le Chat de Schrödinger", l’image d’Einstein est devenue ambiguë pour l’opinion à la suite des bombardements d’Hiroshima et de Nagasaki. Le savant qui était à l’origine de la découverte de la relativité générale, même s’il n’avait pas participé directement à l’effort de guerre, était perçu comme celui qui avait rendu tout cela possible.
Toutefois le nucléaire civil a sa particularité et c’est pour le dénigrer que ses opposants ont voulu l’associer au nucléaire militaire dans l’imaginaire collectif. Ainsi, comme le montre Michael Schallenberger, un ancien militant anti-nucléaire devenu expert des questions de transition énergétique, c’est à la suite de nombreuses actions d’agit-prop d’opposants au nucléaire civile que ce dernier a été associé dans l’esprit de l’opinion au nucléaire militaire. Il est d’ailleurs intéressant de noter qu’à ses débuts, le Sierra Club, qui est le premier Think-Tank écologiste US, était favorable à l’énergie nucléaire. Cela a changé quand certains de ses membres se sont inquiétés du fait que ce mode de production rendait l’énergie plus accessible et donc allait profiter au développement de l’humanité, ce qu’ils ne souhaitaient pas, car ils tenaient pour principe que l’homme est fondamentalement nuisible à la Nature. A la suite de nombreuses campagnes d’influence, ce courant a fini par rendre populaire sa vision dans l’opinion. Notamment l’affiche du concert « No Nukes » organisé pour faire la promotion du film the China Syndrome qui raconte l’histoire d’un accident dans une centrale nucléaire aux USA, utilisera un champignon atomique, créant ainsi un lien implicite entre le nucléaire civil et le nucléaire militaire. Cette stratégie est celle que l’on retrouve à l’œuvre pour décrédibiliser chacun des totems de la civilisation de la science et du progrès. Il s’agit de mettre en scène le risque potentiel - au travers d’une campagne de dénigrement - afin de le faire passer pour un danger immédiat.

Les scientifiques ont-ils leur part de responsabilité dans la mauvaise réputation du nucléaire aujourd’hui ?

Les accidents qui ont touché la filière du nucléaire civil sont spectaculaires, aucun scientifique pro nucléaire ne le nie. Les Suisses et les Allemands ont décidé de mettre un terme à l’exploitation de leurs centrales atomiques après l’accident de Fukushima. Il est difficile de communiquer sur ces sujets. Comme nous le rappelons, le Professeur Pèlerin, chef du service de protection contre les rayonnements ionisants, a été accusé à tort d’avoir voulu dissimuler l’existence d’un panache radioactif sur le territoire français, et même s’il a été reconnu non coupable par la Cour d’appel en 2011, il n’en reste pas moins que l’opinion continue de croire que l’Etat français a voulu faire croire que le nuage de Tchernobyl s’était arrêté à la frontière. Alors oui, il y a eu de nombreuses maladresses en termes de communication, mais, selon nous, ce n’est pas à ce niveau que la science est prise le plus en défaut.
Là où elle se trouve face à une impasse, c’est quand on lui pose une question non scientifique à laquelle elle ne peut répondre. Cette question, vous l’aurez compris, c’est celle que recouvre la version absolutiste du principe de précaution et qui consiste à démontrer l’absence de risque. Ainsi dans le cadre du nucléaire civile, il y a quatre grandes questions posées par les militants anti-nucléaire : l’âge limite des réacteurs, le nucléaire pollue, on ne sait pas démanteler un réacteur et on ne sait pas gérer les déchets radioactifs. Dans notre ouvrage nous nous penchons sur ce dernier problème au travers du laboratoire Cigeo de Bure… aucun scientifique authentique ne pourra jamais soutenir la thèse de l’absence totale de risque, y compris pour l’enfouissement des déchets pour plusieurs milliers d’années. Et c’est de cela que jouent les opposants aux nucléaires : ils veulent repousser toujours plus loin les exigences en matière de sécurité et ne seront jamais satisfaits…. A contrario, nous montrons qu’ils refusent de se poser ce genre de question pour les solutions qu’ils préconisent et auxquels ils attribuent ce que nous avons appelé le label du « Made in Nature » … et pratiques ainsi un deux poids, deux mesures. Aussi, c’est sans doute la raison pour laquelle les partisans de l’énergie nucléaire, ont voulu déplacer le débat sur le terrain d’un calcul risque bénéfice.

Le nucléaire est moins dangereux que les énergies fossiles, sans pour autant ne représenter aucun danger. Est-ce une raison suffisante pour défendre son utilisation ?

Dans la dernière partie de Greta a tué Einstein, nous nous interrogeons sur la manière dont les scientifiques peuvent regagner la confiance de l’opinion. Concernant l’énergie nucléaire la thèse généralement soutenue est que parce qu’il est décarboné, le nucléaire est une source d’énergie qui devrait être largement privilégiée dans le cadre d’une politique de transition énergétique. Il y a une grosse communauté d’experts du nucléaire qui expliquent cela : certains montrent que si nous voulons conserver notre niveau de vie en dépit de la raréfaction des ressources d’énergie fossiles, nous n’avons pas d’autre choix que le nucléaire ; d’autres insistent sur les dangers beaucoup plus grands qui seraient les famines et les guerres civiles si nous continuons de chauffer au charbon ; certains démontrent l’inanité des solutions d’énergie dites renouvelables… Un collectif a vu le jour baptisé STA (Science Technologies Actions). Ce groupe de scientifiques a dénoncé la fermeture de Fessenheim. Très récemment, la Ministre de la transition écologique Barbara Pompili a annoncé l’éventualité de black-out.
Ce genre d’affirmations fait bondir ces défenseurs du nucléaire qui y voient l’absurdité de la politique énergétique qui est menée. En effet, certains ne manquent pas de souligner que l’EnergieWende, la transition énergétique Allemande, qui a consisté à fermer les centrales nucléaires et miser sur les ENR, nécessite l’emploi de centrales à charbon et à gaz… qui rejettent du CO2 dans l’atmosphère, renchérit le prix de l’énergie et accroit les risques de dépendance (et les black-out). Comment voulez-vous que les partisans du nucléaire soutiennent ce modèle de transition énergétique qui fait tout le contraire de ce que voudrait une écologie scientifique ?

Les militants anti-nucléaires représentent-ils une réelle menace contre le nucléaire civil ou bien sont-ils de simples agitateurs ?

Les militants sont nés parce qu’il y avait un vrai besoin de débattre de la politique scientifique et que celui-ci était insatisfaisant. Pendant longtemps, le progrès scientifique et technique trônait dans sa tour d’ivoire et personne n’osait disputer les solutions que proposait la science…. Il n’y avait pas vraiment de politique scientifique. On s’aperçoit des lacunes que représente aujourd’hui ce champ qui a été laissé en friche pendant de trop longues années. De fait, les thuriféraires de l’écologisme ont fait une OPA sur ces sujets et prétendent être les seuls à pouvoir dire ce qui est bien ou mal en la matière. Les scientifiques souffrent d’un énorme déficit de parole et il est nécessaire qu’ils s’engagent davantage pour communiquer auprès du grand public sur tous ces sujets. Ils ont commencé à le faire, mais ça reste encore insuffisant. Et puisque l’opinion semble désormais accréditer une confiance aveugle en la « Nature », il est essentiel qu’ils démontrent que l’innovation scientifique et technique s’inscrit dans un processus naturel auquel l’humanité n’est pas étrangère. Tout le reste n’est qu’agitation.




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