Une entreprise stratégique française sous giron chinois
Ommic, PME française créée en 2000, se positionne aujourd’hui comme un leader européen des semi-conducteurs avec un savoir-faire inestimable. Spécialisée dans le développement de composants en nitrure de gallium et en arséniure de gallium, l’entreprise produit des puces de haute performance, essentielles à des secteurs stratégiques français tels que la défense, l’industrie spatiale et les télécommunications. Ce savoir-faire précieux est convoité par la Chine, qui recourt à l’espionnage industriel pour obtenir des renseignements sur ces technologies décisives dans des entreprises stratégiques à travers l’Europe.
Ces entreprises européennes stratégiques, dont Ommic fait partie, sont des pions de la « guerre des puces » que se livrent la Chine et les Etats-Unis. En effet, le durcissement des restrictions commerciales imposées par les Etats-Unis à l’encontre de la Chine et notamment l’embargo mis en place en 2019, poussent la Chine à intensifier ses efforts pour combler son retard technologique dans le domaine des semi-conducteurs.
Mais comment Ommic s’est-elle retrouvée sous contrôle chinois ? La nature des liens entretenus par Ommic avec la Chine est la conséquence de l’entrée au capital de la société en 2018 de l’homme d’affaires chinois Zhang Ruodan et de sa rapide prise de fonction en tant que président. Le rachat de 94% des parts de la PME française par Zhang Ruodan s’est fait via le fonds d’investissement français Financière Victoire, qu’il a créé à cette fin et dont Ommic est le seul actif. Cette prise de contrôle dans une entreprise d’importance stratégique pour la France n’est pas un hasard, puisque l’homme d’affaires chinois avait déjà pris position dans l’entreprise française MC2 spécialisée en micro et nanotechnologies appliquées à la sécurité et la défense.
L’influence de Zhang Ruodan au sein d’Ommic a permis un transfert de technologies de pointe vers la Chine en contournant l’embargo américain. L’ancien président de la PME est en effet soupçonné d’avoir exporté des semi-conducteurs vers la Chine, à prix bradé.
Des technologies de pointe au service d’intérêts étrangers, une affaire de sécurité économique
En 2021, un chargement de puces à destination de la Chine avait été intercepté par la douane française. Une enquête avait alors été initiée par le parquet national anti-terroriste (PNAT) puis par la DGSI après la découverte de produits et fiches techniques falsifiés. Ces manipulations avaient pour objectif de dissimuler la véritable puissance des puces et d’éviter la réglementation des biens à double usage, qui vise à empêcher le transfert de technologies sensibles vers des pays hostiles à la France. L’affaire Ommic soulève donc des préoccupations en matière de sécurité économique, car ses dirigeants sont accusés d’avoir facilité le transfert illégal de technologies sensibles, à possible usage militaire, à la fois vers la Chine et la Russie.
Qu’en est-il de la Russie ? Marc Rocchi, directeur général d’Ommic, est accusé d’avoir contourné les sanctions visant la Russie depuis l’annexion de la Crimée en 2014. Il aurait livré personnellement des microcircuits à des clients russes en Grèce ou par envoi de colis sous un faux nom. Malgré l’invasion de l’Ukraine par la Russie, les dirigeants d’Ommic ont poursuivi leurs activités avec le pays, préparant même une nouvelle route par le biais d’une société écran via la Lituanie, la Turquie et la Chine. Les autorités soupçonnent que des puces et informations technologiques sensibles soient tombées entre les mains d’une société d’État russe fabriquant du matériel militaire. Au total, c’est 11,8 millions d’euros de semi-conducteurs à double usage qui auraient été achetés par les Russes.
Cette technologie de pointe, cruciale pour la défense et la sécurité nationale française a pu être utilisée au profit des intérêts de défense étrangers. Selon les enquêteurs, Zhang Ruodan entretiendrait des liens avec l’industrie de la défense chinoise. Il est suspecté par la DGSE d’avoir mis en place, en parallèle de sa prise de contrôle d’Ommic, une société miroir à Chengdu, facilitant le transfert de technologies sensibles de la France vers la Chine. Cette société miroir, Yifeng, en aurait également fondé une autre, Xi’an Tianyi Terahertz Electronics, en collaboration avec Xi’an Tianhe Defense Technology, fournisseur de l’Armée populaire de libération chinoise.
Intervention des autorités et reprise de contrôle
Jusqu’à l’arrestation des suspects en mars 2023, et malgré les soupçons soulevés par le contrôle douanier de 2021, cet espionnage technologique a perduré. Ce n’est qu’en 2023 que Marc Rocchi, directeur général d’Ommic, et Luo Qi, cadre chinoise, ont été mis en examen pour « livraison à une puissance étrangère de procédés, documents ou fichiers de nature à porter atteinte aux intérêts fondamentaux de la nation ».
A la suite de l’affaire, Ommic a été acquise par une entreprise américaine, Macom Technology Solutions, un coup calculé par les Etats-Unis dans la « guerre des puces ». Malgré les efforts en 2021 de l’État français pour évincer Zhang Ruodan des entreprises stratégiques françaises, MC2 et Ommic, ce n’est qu’en 2023 que l’État a obtenu la réquisition de 94% des parts détenues dans le capital d’Ommic par le fonds Financière Victoire et la révocation de Zhang Ruodan et Marc Rocchi de leurs fonctions.
Sources :
De Guerre Economique, E. (2024, 12 février). L’affaire Ommic, l’illustration du contournement de l’embargo américain de la Chine par l’espionnage industriel. Ecole de Guerre Economique. https://www.ege.fr/infoguerre/laffaire-ommic-lillustration-du-contournement-de-lembargo-americain-de-la-chine-par-lespionnage-industriel
Loukil, R. (2023, août 5). Les liaisons dangereuses d’Ommic, pépite française des puces, avec la Chine. www.usinenouvelle.com. https://www.usinenouvelle.com/article/les-liaisons-dangereuses-d-ommic-pepite-francaise-des-puces-avec-la-chine.N2157152
Intelligence Online (2021, 2 juillet). L’Etat tente d’évincer Zhang Ruodan des technologies à double usage tricolores. https://www.intelligenceonline.fr/surveillance–interception/2021/07/02/l-etat-tente-d-evincer-zhang-ruodan-des-technologies-a-double-usage-tricolores,109676618-evg
Times, Р. С. M. (2024, 17 mars). Руководство французского производителя чипов арестовали за продажу технологий России. Русская Служба The Moscow Times. https://www.moscowtimes.nl/2023/07/27/rukovodstvo-frantsuzskogo-proizvoditelya-moschnih-chipov-ommic-arestovali-za-prodazhu-tehnologii-rossii-a50232
Rfi. (2023, 27 juillet). France : le patron de l’entreprise Ommic accusé d’avoir livré des technologies sensibles. RFI. https://www.rfi.fr/fr/france/20230727-france-le-patron-de-l-entreprise-ommic-accus%C3%A9-d-avoir-livr%C3%A9-des-technologies-sensibles
Afp, L. M. A. (2023, 27 juillet). Deux dirigeants d’Ommic, fleuron français de puces électroniques, soupçonnés d’avoir livré de secrets industriels à la Chine. Le Monde.fr. https://www.lemonde.fr/international/article/2023/07/27/soupcons-de-livraison-de-secrets-industriels-a-la-chine-et-la-russie-par-l-entreprise-ommic-quatre-mises-en-examen-les-suspects-places-sous-controle-judiciaire_6183608_3210.html


