Les démocraties se perdent lorsqu’elles prétendent transformer la loi en morale. L’impôt, né comme un acte civique, devient alors un instrument de vertu publique. On ne prélève plus pour servir la cité, mais pour juger les citoyens. Le cri « Taxez les riches » marque ce basculement : la République cesse d’administrer pour commencer à punir. Ce glissement moral, sous couvert d’égalité, est une trahison du droit : il contredit la Déclaration de 1789 qui fonde la contribution sur la proportion et la propriété sur la liberté. Là où la morale entre dans la fiscalité, la liberté sort du droit.
I. La propriété, socle de la liberté moderne
La Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 ne fonde pas la propriété : elle la reconnaît comme une évidence anthropologique. « La propriété étant un droit inviolable et sacré », proclame l’article 17 — non pour flatter le propriétaire, mais pour définir la liberté. Car être libre, c’est pouvoir disposer de soi et du fruit de son travail ; c’est inscrire son action dans le monde et en devenir responsable. La propriété n’est donc pas un privilège, mais une forme de continuité : elle relie la personne à ce qu’elle a produit, hérité, transmis. En ce sens, toute atteinte à la propriété est une atteinte à la liberté, puisqu’elle brise cette cohérence intérieure de l’individu. L’article 17 fixe la limite de tout pouvoir : nul ne peut être privé de sa propriété si ce n’est pour cause de nécessité publique, légalement constatée, et moyennant une juste et préalable indemnité. Ce texte n’est pas seulement juridique : il est moralement fondateur. Il affirme que la loi n’est juste que lorsqu’elle s’impose des bornes, que l’État ne devient légitime que dans la mesure où il renonce à la toute-puissance. Là où la propriété cesse d’être garantie, le droit s’effondre et la liberté s’éteint.
II. L’impôt : du lien civique à la morale punitive
L’article 13 de la Déclaration complète ce cadre : « Pour l’entretien de la force publique et pour les dépenses d’administration, une contribution commune est indispensable ; elle doit être également répartie entre tous les citoyens, en raison de leurs facultés. » L’impôt, ainsi conçu, est un devoir civique : il exprime la solidarité, non la réprobation. Le citoyen y participe parce qu’il appartient à la communauté, non parce qu’il doit se racheter. Or la République contemporaine a introduit un élément nouveau : la morale dans la fiscalité. Le slogan « Taxez les riches », repris en chœur dans les manifestations et jusque dans certaines chansons militantes, symbolise ce tournant. Il ne s’agit plus de financer l’État, mais de juger les personnes ; non plus de répartir la charge, mais de corriger des destins. Cette intrusion morale est une rupture philosophique. Elle contredit l’article 13, qui fonde l’impôt sur la proportion et non sur la culpabilité. Elle contredit aussi l’article 17, car en désignant la richesse comme une faute, on légitime la spoliation du patrimoine. L’égalité ainsi recherchée n’est plus politique, elle devient matérielle : il ne s’agit plus de garantir à chacun les mêmes droits, mais de réduire les écarts en touchant au stock, c’est-à-dire à la propriété elle-même. Or taxer le stock, c’est s’attaquer à la substance du droit, c’est confondre la redistribution avec la saisie. En prétendant rétablir l’égalité, on nie la liberté.
III. Le glissement de la démocratie vers la morale d’État
Les démocraties modernes se persuadent qu’elles peuvent moraliser l’économie sans menacer le droit. Elles croient que la justice fiscale peut servir de substitut à la justice politique. Mais lorsqu’une majorité décide de « faire payer les riches » pour réparer les inégalités, elle sort du champ républicain pour entrer dans celui du moralisme. La démocratie devient alors ce qu’elle ne devrait jamais être : le pouvoir du nombre contre le droit. C’est la majorité qui décide du niveau de richesse acceptable, du patrimoine tolérable, du revenu légitime. Elle transforme le vote en instrument de spoliation, en perversion du consentement. La République se met à gouverner par la morale et à punir au nom de la vertu. Or la vertu imposée par la loi n’est plus la morale : c’est le contrôle. Lorsque la fiscalité cesse d’être un moyen et devient une fin, lorsqu’elle prétend purifier la société en frappant ceux qui possèdent, elle quitte le domaine du politique pour rejoindre celui du totalitaire. Car le totalitarisme commence toujours par le refus de la limite : il ne supporte pas que quelque chose échappe à la puissance publique. La propriété, le travail, la transmission : tout doit être soumis à la morale de l’État. En cela, la “justice fiscale” moderne trahit la philosophie de 1789. L’impôt n’a pas pour fonction de rendre les hommes égaux, mais de leur permettre de demeurer libres ensemble. La République ne se fonde pas sur la jalousie, mais sur la limite ; non sur la correction morale, mais sur la responsabilité. C’est dans le respect de cette limite que se joue encore aujourd’hui la survie du droit de l’homme.
Conclusion
La République s’est construite sur la distinction entre la loi et la morale, entre le droit et la vertu. En confondant les deux, elle s’expose à détruire la liberté qu’elle prétend défendre. La fiscalité n’a pas vocation à corriger les âmes, mais à servir le bien commun. Là où l’impôt devient une punition, le citoyen cesse d’être libre. Redonner à l’impôt sa mesure, c’est restaurer la dignité du droit.




Bonjour,
Je trouve que cette conception de la liberté, qui accepte in fine que le fruit du travail d’un seul individu puisse lui permettre d’étendre sa propriété personnelle ou celle de ses héritiers sans limite, tombe finalement en contradiction avec l’idée évoquée que « République » ou « Démocratie » devraient assurer la protection de la liberté de l’ensemble des citoyens. Car même si, légalement, les citoyens sont égaux, ils ne le sont pas matériellement, ni en facultés, ni en héritage. D’ailleurs, en réalité, dans ce monde matériellement fini que les citoyens se partagent aujourd’hui pour vivre, cette posture proprement idéologique semble devenir inadaptée, voire même dangereuse pour la partie d’entre eux qui ne pourrait plus, malgré leur travail, accéder à certains types de propriété. C’est peut-être pour cela que le droit évolue comme constaté, avec cette moralisation ici dénoncée. Peut-être parce que la propriété et la liberté arrivent à un point où ils vont à l’encontre du bien commun.
Utiliser finalement un argument moral pour protéger un droit considéré par « le nombre » comme matériellement illégitime frise la manipulation mentale. « Le totalitarisme commence toujours par le refus de la limite ». Mais le refus de la limite n’est-il pas aussi du coté de l’individu en quête de sa propre liberté, quand il prétend justement avoir le droit d’échapper à la puissance publique ? Voire, plus extrême, quand il cherche à légitimer son point de vue personnel et son intérêt individuel au détriment de son prochain, en prétendant que c’est dans l’intérêt de tous ? Cela ressemble à un subterfuge.
Dans l’article, « taxer les riches » est considéré comme une punition, une « fin » pour la fiscalité. C’est une opinion. Il est envisageable que la démarche soit considérée par ceux qui la veulent appliquée comme utilitaire. Par ailleurs, la conception de la richesse est mesurable et peut faire l’objet d’un consensus, avec un appui moral. Rappelons que la République Française, par exemple, est démocratique et unitaire. Elle permet d’inscrire dans la loi des concepts moraux, culturels, collectifs, et de les imposer à tous les citoyens, en totalité.
Si je puis me permettre, la philosophie de cet article m’apparaît fortement teintée d’un respect quasi religieux envers un outil d’organisation sociale spécifique, avec un profond désir d’évacuer la remise en question de la légitimité de la propriété privée et de son fondement. Il n’y a pas qu’un objectif de description ou de réflexion dans ce texte, il y a un objectif de persuasion, une opinion personnelle, et des techniques de propagande.
Cordialement,
Bonjour, c’est la liberté de l’auteur d’exprimer une opinion. Libre à vous de la contester. Ce n’est pas de la propagande. Cela s’appelle le débat démocratique.
Par ailleurs si vous souhaitez nous envoyer une tribune pour répondre à celle ci n’hésitez pas