Le coût humain invisible de la sécurité publique

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Le coût humain invisible de la sécurité publique © journaldeleconomie.fr

On mesure la délinquance en courbes, on pilote la police en tableaux, on exige des résultats en pourcentages. Mais derrière ces chiffres, il y a des femmes et des hommes confrontés chaque jour à la violence, à l’imprévisible et à la pression politique. À force de vouloir gérer la sécurité publique comme une performance statistique, on a oublié ce que coûte humainement le maintien de l’ordre. Ce coût invisible, c’est celui des policiers eux-mêmes. Pour le JDE, nous sommes allés à la rencontre d’Alexandre Vigier, ancien opérateur de la BAC et auteur de Renfort collègue chez Valeurs Ajoutées Éditions.

À travers votre expérience, quels sont les principaux dysfonctionnements que vous avez observés dans l’organisation du travail policier ?

Le principal dysfonctionnement, selon moi, est là. Avoir voulu faire entrer un travail profondément humain dans des cases qui ne le sont pas. On a imposé à la police des statistiques, des camemberts, des tableaux Excel. Des outils utiles pour constater, parfois expliquer, pour rendre des comptes. Mais totalement inadaptés lorsqu’ils deviennent un mode de pilotage. On ne fait pas de la prévision statistique sur des crimes et des délits. Parce qu’un crime n’est pas une donnée, un délit n’est pas une courbe. Et une intervention n’est pas une variable d’ajustement : derrière chaque fait, il y a de l’humain, de l’imprévisible et parfois du chaos. Des décisions prises en quelques secondes, souvent dans la confusion, parfois dans la peur, toujours sous tension. À force de vouloir tout mesurer, on a fini par oublier l’essentiel. On ne demande plus à un policier d’être juste, humain, lucide mais d’atteindre des objectifs. Et quand les chiffres deviennent plus importants que la réalité du terrain, quand les tableaux comptent plus que les hommes, le métier se vide de son sens. C’est là que commence la déshumanisation.

Quel est l’impact concret du manque de moyens et de la pression des résultats sur le terrain ?

La violence, la mise en danger des policiers, mais aussi celle des personnes que nous protégeons, la fatigue, la détresse psychologique, la frustration… Tout cela fait partie du quotidien du métier. Mais il y a autre chose : la police est extrêmement exposée au regard de tous. Beaucoup d’affaires deviennent le terrain d’instrumentalisation par des partis politiques, qu’ils soient pour ou contre nous. Parfois, souvent même, la police est prise entre deux feux croisés. Alors que, au fond, c’est une profession de techniciens. Une profession qui doit agir, analyser, décider, protéger. Elle est constamment sous la coupe du politicien. Qui lui reste totalement profane en matière de police !

Est-ce qu’il y a une logique de performance appliquée à un métier qui ne s’y prête pas ?

Il doit sûrement y avoir de bonnes intentions derrière tout ça. Mais cette logique de performance et cette façon de penser le métier… elles viennent de personnes qui ne pratiquent pas la police. Elles sont confortablement assises derrière un bureau, et n’ont jamais connu le feu. Elles n’ont jamais connu la violence, ni la mort. Le seul risque qu’elle prennent c’est qu’un code de procédure pénale leur tombe sur le pied. Peut-être qu’elles l’ont entrevue, qu’on leur en a parlé. Mais elles ignorent les conditions réelles, physiques et mentales d’un fonctionnaire de police. Attention, ce que je dis, ce n’est pas pour critiquer la volonté de bien faire. La volonté est sûrement bonne. Le problème, c’est qu’on laisse des profanes penser pour des professionnels qui ont les mains dans le concret. Forcément, ce qu’on obtient tape à côté de l’objectif qu’il fallait atteindre au départ.

Que faudrait-il changer en priorité pour préserver ceux qui assurent la sécurité au quotidien ?

Le politique… il faut changer le politique. Il faut que le politique cesse de se mêler du cœur du métier de policier. Tout simplement parce qu’il ne le connaît pas. Combien de fois entend-on des responsables politiques ou administratifs qui, du jour au lendemain, se prennent pour des experts en sécurité publique ? Je comprends qu’ils votent des lois, et que la police soit là pour appliquer ces lois. En matière de sécurité publique, c’est le jeu républicain ! Mais sur le plan technique, les élus n’ont aucune compétence opérationnelle pour critiquer, faire des reproches, ou expliquer aux policiers comment travailler au quotidien. C’est comme si un plombier expliquait à un médecin généraliste comment soigner une pneumonie. L’intention est peut-être bonne… mais la technicité, elle, est nulle. Et c’est ça, selon moi, qu’il faut changer. On l’a vu, par exemple, avec Naël, un fonctionnaire de police qui a été contraint d’intervenir face à un chauffard refusant de s’arrêter et mettant en danger la vie de tous. Avant même qu’il y ait eu procès, le propre président de la République s’est exprimé sur le dossier, jetant en pâture la présomption d’innocence du policier, alors qu’il avait utilisé son arme pour défendre autrui. Cette intervention reflète l’amateurisme en matière de sécurité publique de nos élus, et illustre parfaitement pourquoi le politique doit rester à sa place : voter des lois, pas dicter la technique aux professionnels du terrain.

Couverture Vigier
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    1 réflexion au sujet de « Le coût humain invisible de la sécurité publique »

    1. Bref, rien c’est amélioré depuis 30 ans et surtout, les dernières manifestations policières « Gilets Bleus », en légère marge des Gilets Jaunes. Gilets Bleus, que tout le monde à l’air, déjà, d’avoir oublié !

      En ce sens, un livre n’a pas été très mis en avant, celui de Guillaume LEBEAU « Policiers en colère », initiateur d’un mouvement hors syndicats. Guillaume LEBEAU d’ailleurs, dépeint un constat, que beaucoup de français peuvent faire : l’inutilité récurrente de certains syndicats.

      Mais aussi, il témoigne de sa vie de policier de la BAC du 92. Un témoignage écrit il y a huit ans déjà, constat fait, que rien ne c’est amélioré. Je vous conseil aussi, la lecture de ce livre, comme celui de Michel NEYRET, ou « Juliette Alpha » (pseudonyme).

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