Philippe CLERC et Éric DELBECQUE
Philippe CLERC travailla auprès de Rémy PAUTRAT comme Chef de la mission compétitivité et sécurité économique au SGDN, puis fut son collaborateur à Caen lorsqu’il fut préfet du Calvados, préfet de la Région Basse-Normandie, et ensuite il œuvra régulièrement à ses côtés sur différents projets d’intelligence économique, notamment avec les CCI ; Éric DELBECQUE fut conseiller de Rémy Pautrat au sein du Pôle intelligence territoriale de l’ADIT, puis son Directeur à l’IERSE (lorsque Rémy PAUTRAT en fut le Président), et travailla à ses côtés dans le cadre des travaux du Haut Responsable à l’Intelligence économique, de France intelligence Innovation, et du CSFRS.
Le préfet Rémy Pautrat n’est plus, mais son héritage doit demeurer. Nous avons eu tous deux le privilège – successivement – d’être ses collaborateurs proches durant la plus longue période parmi tous ceux qui eurent la chance travailler avec lui, au SGDN, à la préfecture du Calvados, de la Région Basse-Normandie, à l’ADIT, à l’IERSE et au CSFRS, et nous avons trouvé en lui l’image que nous nous faisions spontanément du serviteur de l’État, dans toute l’exigence de ce terme. Nous éprouvons donc également tous deux une profonde tristesse, car ces années furent marquées par l’enthousiasme, l’énergie et le bonheur d’œuvrer pour une belle cause, au profit d’une certaine idée de la France. Notre reconnaissance, notre admiration et notre respect, renforcé d’affection, pour Rémy Pautrat marquèrent nos existences et nos personnalités. Le temps est bien évidemment au recueillement pour penser à lui et à ses proches, à sa chère épouse Jacqueline.
Mais il est aussi de notre devoir, de notre responsabilité à tous deux, d’honorer une promesse, celle de rappeler quelle fut son action, ce pourquoi il a consacré son existence à l’État, au bien commun, à l’idéal de la France comme puissance d’équilibre et soldat de l’idéal, fidèle à la pensée de Clemenceau qu’il révérait tant. Nous conservons tous deux l’image d’un visage éclairé par un sourire de bonté, d’indulgence et d’attention aux plus faibles, jointe à une certaine méfiance pour les excès probables des puissances de l’heure. Profondément à l’écoute de qui venait vers lui, Rémy Pautrat avait la simplicité des grands cœurs. C’est avec ces valeurs que ce grand préfet, qui gardait toujours près de lui dans son bureau la photo de Jean Moulin, a bâti sa carrière et contribué, novateur, au rayonnement de notre pays et de nos territoires.
Visionnaire, gaullien et républicain jusqu’au bout des ongles, habité par l’urgence, il avait une foi inébranlable et obstinée dans le rôle majeur de la connaissance, du savoir, de la pensée stratégique, dans l’influence et l’avenir de la France. Grande figure de la réforme du renseignement et de l’élaboration d’une stratégie de sécurité nationale qui ne se résume pas à la Défense, il a contribué activement à penser et assembler les toutes premières pierres de la démarche d’intelligence économique comme politique publique. Initiateur du concept de sécurité économique au temps où nous parlions encore de défense économique, dès les années 90, il appelait à la nécessité de construire une doctrine de sécurité nationale intégrant le sens de l’offensive et actant le contexte de la guerre économique.
Grand apôtre de l’État stratège, marqué par le gaullisme social, le gaullisme de gauche, il fut le patron de la Direction de la surveillance du territoire (1985-1986) à l’ère de ce que les prospectivistes André-Yves Portnoff et Thierry Gaudin ont appelé « la révolution de l’intelligence », au moment même où la planète inaugurait une nouvelle ère et une mutation fondamentale du capitalisme. À Matignon (1988-1991), il assura la fonction de conseiller pour la sécurité auprès de Michel Rocard. Il réactiva alors le Comité interministériel du renseignement (CIR), destiné à concevoir le Plan national de renseignement avec tous les ministères concernés. Cette prouesse essentielle a permis de faire entrer la France dans la nouvelle ère géopolitique de la mondialisation post-guerre froide, armée d’une capacité renforcée de renseignement, en particulier économique. En 1995, il introduira le renseignement géoéconomique dans la note de renseignement au Président et au Premier ministre. On oublie trop souvent qu’il est le père du concept de Coordonnateur national du renseignement, dont on sait aujourd’hui tout le succès.
Ce savoir-faire d’ingénierie administrative d’une grande efficacité, Rémy Pautrat le mit en œuvre dès son arrivée au poste de Secrétaire général adjoint du Secrétariat général de la défense nationale. Il « invente » à cette époque la première politique publique d’intelligence économique nationale, sous le timbre de politique de Compétitivité et de Sécurité économique. Il s’agissait, quelques mois après la publication par le Commissariat général du Plan du rapport Martre « Intelligence économique et stratégie d’entreprise » (1994), d’en concrétiser les recommandations dans une stratégie nationale de compétitivité et de sécurité économique pilotée au plus haut niveau de l’État. Lui qui aurait voulu être aviateur voit loin…
Rémy Pautrat était déterminé, car il avait très tôt identifié dans l’intelligence économique, le renseignement ouvert, une force nouvelle, dont la maitrise collective était indispensable pour accroître la puissance de la France, comme son pouvoir d’innovation. Il fallait avancer vite et faire œuvre d’esprit de conquête et d’audace pour contrer l’offensive de la grande politique industrielle de Bill Clinton adossée à un dispositif public-privé de renseignement et de guerre économiques robuste. Rémy Pautrat, à travers le dispositif qu’il a imaginé en s’appuyant également sur l’ADIT, eut à mener des combats inédits : outre la gestion de la première « guerre informationnelle » moderne, d’envergure mondiale (au moment de la reprise des essais nucléaires français qui déclenchèrent de violentes campagnes de « frenchbashing » et d’appel au boycott mondial des produits français), il eut à contrer l’offensive d’un laboratoire mondial dans le domaine de l’industrie naissante du générique.
Précurseur, Rémy Pautrat avait « la capacité d’imaginer et de rendre possible ce qui n’existe pas encore. » C’est ainsi qu’il imagine et met en œuvre le concept d’intelligence territoriale, à pilotage régional. Nous sommes en 1997, à Caen. Rémy Pautrat est préfet du Calvados, préfet de la Région Basse-Normandie. Avec l’appui de Philippe Caduc, directeur général de l’ADIT, il bâtit à la fois la vision, la doctrine et la préfiguration des premiers schémas régionaux d’intelligence territoriale à l’occasion des Assises de Caen de l’intelligence économique régionale.
Fort d’une indomptable énergie, le préfet Pautrat a poursuivi la construction de la doctrine et des stratégies d’intelligence économique comme préfet de la Région Nord–Pas-de-Calais (1999-2002), où il soutient activement la création du Comité de développement de l’intelligence économique (CDIES).
Après avoir été préfet évaluateur de l’action des préfets en poste territorial, il fut l’un des initiateurs des premières expérimentations régionales d’intelligence économique du ministère de l’Intérieur. Il devient en 2004 Vice-président exécutif de l’ADIT, puis Délégué général de France Intelligence Innovation en 2005, pour mener à bien ses projets en matière d’intelligence territoriale. Dans cette même perspective de créer une culture d’intelligence économique, il fut président de l’Institut d’Études et de Recherche pour la Sécurité des Entreprises (IERSE) de la Gendarmerie, de 2005 à 2010, période pendant laquelle l’IERSE construisit la filière de formation des « référents IE » de la gendarmerie nationale. Il fut ensuite, jusqu’en 2015, Président du Conseil supérieur de la formation et de la recherche stratégique (CSFRS), et Président d’honneur de l’Académie de l’IE. Durant toutes ces années, il soutiendra l’Académie de l’intelligence économique, notamment en présidant après Henri Martre, le Comité de lecture et du prix de la Chouette de Cristal.
Jamais ne se tarira ce que furent son courage et sa ténacité à dénoncer, face aux mutations du monde, l’aveuglement collectif, les velléités, les scléroses, notamment administratives, et « le vide stratégique » comme répétition de nos anciens schémas pour répondre aux défis inédits. Nous partagions souvent dans nos longues journées de travail avec lui (outre ces citations merveilleusement récités des Mémoires d’Outre-tombe du vicomte de Chateaubriand) ces vers de René Char : « Ce qui vient au monde pour ne rien troubler ne mérite ni égards ni patience » (Fureur et mystère).
Nous sommes, et nous serons nombreux à saluer, longtemps après sa disparition, l’impact de sa pensée, parce qu’elle s’enracinait dans le désir de servir, et de nous donner toujours plus d’humanité, d’attention à la complexité du monde et des êtres, en évitant les pièges des totalitarismes idéologiques et de la haine de soi. Amoureux de l’Histoire de France, il lui voulait un futur motivant et riche des promesses de l’aube chères à Romain Gary. L’intelligence économique lui paraissait synonyme de stratégie de puissance et de rayonnement françaises, dans une perspective de dialogue des nations.
C’est cette vision élargie et féconde de l’intelligence économique et stratégique que fit sienne le Préfet Rémy Pautrat durant plus de vingt ans. Bien qu’il se défendît régulièrement d’être un théoricien ou un intellectuel, les idées phares qu’il a développées tout au long de sa carrière font incontestablement système. Sa pensée s’est « précipitée » – chimiquement parlant… – au moyen de trois catalyseurs puissants : une certaine idée des missions de l’État – et donc de la nature de l’espace politique –, une préoccupation socioéthique – c’est-à-dire un attachement viscéral à un projet social humaniste articulé sur l’égalité des chances et la valorisation de la liberté créative des individus –, et une exigence pratique – celle de l’efficacité, laquelle réclame que l’affirmation de principes donne lieu à la formulation de propositions opérationnelles. Mais si l’on appréhende clairement sous l’influence de quelles idées régulatrices elle fut sculptée, encore faut-il savoir quels postulats, nés de l’observation du réel, ont forgé la pensée de cet énarque de la promotion Simone Weil, une philosophe qui l’inspira grandement… À la lecture de ses écrits, on peut en répertorier trois : l’entrée des sociétés occidentales dans l’ère des économies de la connaissance – qui exige la « connivence » des acteurs et le fonctionnement en réseau –, l’affirmation de la « guerre économique », et la nécessité d’une mutation des modes d’action de l’État – une conviction qui résulte d’une réflexion approfondie sur l’urgence de révolutionner la philosophie de l’action publique en promouvant l’État stratège et partenaire et en exhortant à l’élaboration de solides stratégies d’influence internationales.
L’inspirateur du Comité pour la Compétitivité et la Sécurité Économiques qu’il a été (le lancement officiel intervient au début du mois avril 1995 à travers la publication du décret gouvernemental créant auprès du Premier ministre Édouard Balladur avec l’aval du président de la République François Mitterrand le Comité pour la compétitivité et la sécurité économique ; 7 sages – chefs d’entreprises, chercheurs, banquiers – le composaient) ne considérait pas l’intelligence économique comme une affirmation doctrinale. L’IE était d’abord, à ses yeux, le résultat d’une expérience. Dans l’exercice de ses fonctions territoriales, il avait pu constater les effets ravageurs – sur l’emploi et le tissu industriel – de l’exacerbation de la concurrence entre les entreprises ; comme Directeur de la Surveillance du Territoire et Préfet de Région, il a pris conscience de l’importance stratégique de l’information, pour le secteur privé comme pour la sphère publique ; en tant que Secrétaire Général adjoint de la Défense Nationale et Conseiller pour la sécurité auprès du Premier ministre, il a bénéficié d’observatoires privilégiés pour imaginer les réformes utiles à accomplir concernant les modalités d’élaboration de la stratégie de puissance globale de l’État, notamment celle de la coopération à mettre en œuvre entre les administrations, les entreprises, les universités et les centres de recherche. Autant dire qu’il a fortement ressenti, tout au long de ce parcours au service de l’État, l’impérieux besoin d’une pratique vigoureuse de l’intelligence économique, définie comme la mobilisation et la mise en réseau des connaissances et des compétences au service de l’emploi, du développement et de la sécurité nationale.
Mais pour Rémy Pautrat, l’intelligence économique se prolongeait nécessairement, et même s’accomplissait, dans l’intelligence territoriale – définie comme la valorisation et la coordination des points forts des différents territoires et de leur tissu de PME-PMI, afin de les transformer en atouts décisifs dans la compétition commerciale européenne et mondiale. Très clairement, l’intelligence territoriale se situait pour lui à l’intersection de trois problématiques : la nécessité d’une acculturation rapide de l’intelligence économique, l’urgence de la réforme de l’action de l’État, et l’utilité d’une redéfinition des relations entre les différents acteurs territoriaux.
Concernant la réforme nécessaire de l’action de l’État, il lui semblait évident que notre pays devait explorer les chemins qui permettent de rendre cohérent et efficace un État stratège. Le problème est à la fois simple à poser et complexe à résoudre : il devient clair que l’État actionnaire et classiquement interventionniste n’est plus en mesure de faire face aux défis contemporains (dynamisme technologique, agressivité commerciale, dominance informationnelle, etc.), et ne fabrique plus de la cohésion sociale ; il se révèle par ailleurs impuissant à juguler le chômage, tout en ne parvenant pas à assurer pleinement ses fonctions régaliennes métamorphosées – on le constate aisément dans le domaine des technologies de souveraineté et de la sécurité économique.
Enfin, pour ce qui relève de la redéfinition des relations entre les différents acteurs territoriaux, l’heure lui paraissait à la concertation, à la collaboration et l’agrégation des énergies des multiples intervenants du développement économique local, notamment régional. L’État ne doit plus imposer plus de façon abrupte : il définit les règles du jeu national, propose des initiatives, supervise l’interaction des divers acteurs et contrôle la conformité des mouvements sur l’échiquier social aux règles définies démocratiquement. Il convenait donc de réfléchir sur l’ensemble de ces passionnantes questions lorsque l’on s’attaquait aux défis de l’intelligence économique territoriale.
Mais continuons à descendre le cours de la pensée de Rémy Pautrat… Les « deux intelligences », économique et territoriale, formaient à ses yeux les deux armes indispensables d’une conception et d’une pratique rénovées de la politique industrielle, au service des territoires et de leurs habitants. La démarche d’intelligence économique – du point de vue du dispositif national – permet de contribuer à l’amélioration de la performance globale des entreprises, de lutter conséquemment contre le chômage, et de préserver l’indépendance technologique nationale. Quant à l’intelligence territoriale, elle favorise à la fois un processus de distribution équilibrée de la richesse et une dynamique de valorisation des territoires, c’est-à-dire le développement local.
En fait, l’époque favorise une conception pour le moins abstraite du développement économique. Pour être précis, c’est d’ailleurs l’idée même de développement qui fait aujourd’hui défaut à l’analyse des questions économiques. Rentabilité, actionnaires, opérations boursières, prises de participation : voilà les mots ou les formules dont sont familiers les analystes et la plupart des observateurs de l’activité commerciale et financière. Mais l’on perd sans doute de vue le mécanisme élémentaire de la production de richesses. La mondialisation nous a accoutumés au vocabulaire de l’immatériel, du « désincarné ». L’habitude de penser en termes de flux et d’accélération permanente, de dynamisme capitalistique – indispensable au financement de l’activité productive –, nous a fait collectivement négliger le fait que produire c’est quand même et d’abord se localiser. Une évidence qui semble redevenir prégnante…
Concrètement, le Préfet Pautrat posa que l’intelligence territoriale se décline en quatre objectifs opérationnels : définir une stratégie concertée de développement économique et technologique du territoire, en s’appuyant sur des pôles de compétitivité, des pôles d’excellence et des pôles émergents ; créer une dynamique régionale de coopération, en favorisant le regroupement des services de l’État et des collectivités institutions territoriales autour de projets stratégiques communs ; mettre en œuvre des moyens d’anticipation au service des acteurs du développement local ; élaborer des stratégies d’influence au profit du rayonnement international de la région.
Au bout du compte, ce qui apparaît clairement dans l’action et la réflexion du Préfet Pautrat, c’est une conception de l’intelligence économique comme levier de réforme publique au service de la performance globale de la nation. L’heure est venue, indiquait-il souvent dans ses interventions, de penser l’interopérabilité des acteurs, des organisations et des systèmes, et de basculer d’une société de hiérarchies vers une société de réseaux : cette phrase résume sans doute de manière adéquate l’essence de sa conviction profonde, à savoir que l’ouverture et la coopération, cœur de l’intelligence économique, sont les aiguillons les plus sûrs des métamorphoses nécessaires par lesquelles doit passer l’État pour aborder avec succès les défis commerciaux et industriels du XXIe siècle.
Le Préfet Pautrat nous légua à tous deux l’image d’un homme qui avait profondément chevillée au corps et au cœur que l’État devait projeter une aura, un message d’humanité. D’où la nécessité d’une certaine forme d’incarnation, dont le corps préfectoral lui apparaissait la première traduction à l’échelon le plus local. Il voulait de toutes ses forces faire aimer l’État… Partout où il passa, il a réussi. Nous souhaitons quant à nous qu’il inspire les futures générations de hauts fonctionnaires, qu’il contribue à leur révolution intérieure et à leur renouveau, tellement nécessaire. Nous essayerons quant à nous de poursuivre ses combats, en honorant sa mémoire, sa pensée et ses intentions, tout en faisant de notre mieux pour transmettre à de plus jeunes. Merci monsieur le Préfet, avec toute notre fidélité Rémy Pautrat, pour la République, pour la France, pour le plus grand bien du plus grand nombre, ici et partout…



