Le 21 juillet 2025, Stellantis a surpris les marchés en dévoilant une perte nette de 2,3 milliards d’euros sur les six premiers mois de l’année. Un choc pour un groupe habitué aux résultats record. Mais cette fois, la mécanique s’est grippée. Entre tarifs douaniers, dépréciations d’actifs et pari industriel manqué, le colosse vacille. Et amorce un virage qu’il veut décisif.
Stellantis : le grand écart comptable
Il y a un an à peine, Stellantis affichait fièrement 5,6 milliards d’euros de bénéfices. Douze mois plus tard, c’est une toute autre partition qui se joue : un plongeon brutal dans le rouge. Le chiffre d’affaires chute à 74,3 milliards d’euros, contre 84,9 en 2024, et les livraisons globales reculent de 6%. L’Amérique du Nord, pourtant bastion stratégique du groupe avec Jeep et RAM, encaisse un repli de 25 %. L’Europe ne fait guère mieux (‑6%). Même les segments autrefois porteurs s’essoufflent.
Le résultat opérationnel courant s’effondre : à peine 500 millions d’euros, loin des standards du groupe. Le cash-flow libre atteint même un niveau abyssal, à ‑3 milliards d’euros. Une hémorragie financière inédite, que Stellantis justifie par une série de facteurs explosifs.
Une addition salée : douanes, provisions et stratégie à rebours
La note est lourde, et Stellantis ne s’en cache pas. 3,3 milliards d’euros de provisions ont été passés au premier semestre. Elles visent des programmes en perte de vitesse, des plateformes obsolètes ou des investissements sans retour visible. S’y ajoutent les droits de douane imposés par les États-Unis, notamment sur les véhicules produits au Mexique et importés outre-Atlantique, pour un coût estimé à plus de 300 millions d’euros. Le retour de mesures protectionnistes à Washington n’a pas épargné le groupe.
Le contexte international, déjà tendu, se combine à une transition mal négociée : des lancements de modèles repoussés, des investissements électriques trop dispersés, et des segments comme l’hydrogène qui s’enlisent. Résultat : Stellantis retire ses prévisions pour l’année entière. Un aveu rare et brutal dans un secteur habitué à la maîtrise du discours.
Antonio Filosa à la manœuvre : purge de rigueur
Arrivé à la tête du groupe fin juin 2025, Antonio Filosa doit composer avec une ardoise salée. Son mandat commence par une opération vérité. Objectif : réduire la voilure, recentrer les priorités, et rétablir la rentabilité. Fini les ambitions tous azimuts, l’heure est aux coupes claires. Certaines lignes de production sont gelées. Des programmes non rentables sont mis sous cloche.
Les marchés, pourtant, n’ont pas paniqué. À Milan, le titre n’a cédé que légèrement à l’annonce de ces résultats. Sans doute parce que les analystes avaient anticipé la secousse. « Le groupe était attendu au tournant », glisse un opérateur de marché. La déception est réelle, mais le virage semble assumé.
L’hydrogène, victime collatérale d’un redressement
C’est l’un des signaux les plus clairs du tournant opéré par Stellantis. Le groupe abandonne purement et simplement son programme de développement de piles à hydrogène, initialement destiné aux utilitaires Pro One. La production devait débuter cet été à Hordain (France) et Gliwice (Pologne). Elle est suspendue, et l’ensemble du projet enterré.
« Dans un contexte où l’entreprise se mobilise pour répondre aux exigences réglementaires en matière de CO₂ en Europe, Stellantis a pris la décision de mettre fin à son programme de développement de la technologie de pile à combustible à hydrogène », a déclaré Jean-Philippe Imparato, Chief Operating Officer Europe, dans les colonnes de Presse-Citron, le 16 juillet 2025.
Ce revirement frappe de plein fouet Symbio, start-up française codétenue par Stellantis, Michelin et Forvia. Son projet phare, SymphonHy, censé devenir la plus grande usine européenne de piles à hydrogène, pourrait voir son avenir compromis. Les 590 salariés basés à Saint-Fons sont désormais dans l’expectative.
Une transition électrique à réécrire
Si Stellantis coupe l’hydrogène, ce n’est pas pour abandonner l’électrification. Mais le groupe semble vouloir revoir sa copie. Trop de modèles, pas assez différenciés, un réseau de distribution encore fragile et une stratégie batterie qui tarde à s’imposer. Les arbitrages seront douloureux. Mais nécessaires. Le défi est clair : se replacer sur une trajectoire de croissance, sans renier l’ambition environnementale. La réussite de ce pari dépendra de la capacité de Stellantis à rationaliser ses investissements et à convaincre les marchés d’un rebond possible, au-delà des chiffres catastrophiques de ce semestre.
Le choc des 2,3 milliards d’euros de perte est réel, mais il s’inscrit dans une volonté assumée de remettre les comptes à plat. Stellantis purge, réorganise, et prépare une relance sélective. Un sacrifice stratégique nécessaire, affirment ses dirigeants. Encore faut-il que la route du redressement soit plus sûre que celle, désormais abandonnée, de l’hydrogène.



