Un salarié français à temps complet travaille 121 heures de moins par an qu’un Allemand. Alors que la Fondapol évalue à 107 milliards d’euros le gain potentiel d’un alignement sur l’Allemagne, une étude Coface prévoit qu’un emploi sur six pourrait être automatisé dans trois à quatre ans. La France est confrontée à un dilemme : augmenter le temps de travail pour combler son retard de productivité, ou préparer massivement ses travailleurs à la disparition imminente de nombreux emplois.
Deux crises convergeantes : productivité faible et automatisation accélérée
Selon l’étude de la Fondapol, un salarié français à temps complet travaille 121 heures de moins qu’un Allemand, ce qui représente plus de trois semaines de travail. Cet écart varie selon les secteurs : 159 heures dans le public, 109 heures dans les services marchands et 79 heures dans l’industrie. Globalement, cela représente 4,6% de quantité de travail en moins pour l’économie française.
Bertrand Martinot, économiste et auteur de l’étude, affirme qu’un alignement sur le modèle allemand pourrait générer 107 milliards d’euros de PIB supplémentaire à long terme, soit une augmentation de 3,6%. À court terme, le gain atteindrait 81 milliards d’euros. Pour les finances publiques, cela représenterait une amélioration du solde de 29,4 milliards d’euros. Les ouvriers et employés verraient leur pouvoir d’achat augmenter de 6,8% grâce à une hausse de 5% du temps de travail rémunéré.
En parallèle, le gouvernement lance le plan Impulsion IA 2027 avec un budget de 80 millions d’euros pour adapter le marché du travail à l’intelligence artificielle. Jean-Pierre Farandou, ministre du Travail, alerte sur le fait que l’IA pourrait améliorer les conditions de travail en supprimant certaines tâches, mais aussi intensifier le travail et accentuer les inégalités entre métiers et qualifications. Une étude Coface d’avril 2026 estime que 5 millions d’emplois en France pourraient être automatisés d’ici trois ou quatre ans.
En France, la quantité de travail par habitant est inférieure de 26% à celle des États-Unis, dont 16,1 points sont dus à une durée du travail plus courte. Face à l’automatisation, la question se pose : faut-il vraiment augmenter les heures travaillées ou repenser fondamentalement la nature du travail ?
Le paradoxe : augmenter les heures dans un contexte de disparition d’emplois
L’étude de Bertrand Martinot préconise la flexibilité plutôt qu’un retour imposé à 39 heures par semaine. Elle propose neuf mesures, dont la réduction des surcoûts patronaux sur les heures supplémentaires, qui peuvent coûter jusqu’à 40% de plus qu’une heure normale pour une PME, et un assouplissement des règles de contingentement. L’approche s’appuie sur le volontariat et l’incitation économique.
Toutefois, l’étude n’envisage pas explicitement le scénario d’une automatisation massive. Elle suppose une économie où l’emploi est stable, voire en croissance. Si 5 millions de postes disparaissent, augmenter le temps de travail des emplois restants pourrait en fait aggraver le chômage structurel au lieu de créer de la richesse. Le modèle allemand évolue également : les instituts économiques allemands revoient à la hausse leurs prévisions de croissance, mais dans un contexte de transformation digitale accélérée.
Le plan gouvernemental se concentre sur la formation et l’accompagnement. Avec 80 millions d’euros, il vise à préparer les entreprises et les salariés aux mutations technologiques. Jean-Pierre Farandou avertit que sans action déterminée, l’IA pourrait façonner un monde qui ne correspond pas à nos souhaits. Les organisations syndicales et patronales sont prêtes à négocier, comme l’ont montré les discussions lors de la conférence Travail Emploi Retraites la semaine dernière.
Mais ces 80 millions d’euros paraissent modestes face aux 107 milliards de gains potentiels évoqués par Fondapol. L’effort de reconversion et de montée en compétences devrait se chiffrer en milliards pour véritablement accompagner 5 millions de travailleurs menacés.
Trois scénarios possibles pour le marché du travail français
Augmenter le temps de travail profiterait surtout aux emplois qualifiés, peu automatisables. Les cadres et professions intellectuelles conserveraient leurs postes tout en travaillant davantage. En revanche, les ouvriers et employés, les premiers touchés par l’automatisation, risqueraient de se retrouver sans emploi tandis que d’autres accumuleraient les heures supplémentaires. Le gain de 6,8% de pouvoir d’achat ne bénéficierait qu’à ceux qui gardent leur emploi.
Plutôt que d’accroître le temps de travail, certains économistes plaident pour une augmentation de la productivité horaire via la formation massive. Investir dans les compétences numériques, l’adaptation aux nouveaux outils et la reconversion vers les métiers non automatisables permettrait à un salarié mieux formé de produire plus en moins de temps. En Allemagne, une forte productivité horaire est associée à une durée de travail élevée grâce à son système dual de formation professionnelle.
À l’opposé, certains propose de partager le travail restant après automatisation. Réduire le temps de travail pour tous et compenser par des mécanismes de solidarité tels qu’un revenu universel ou la taxation des robots. Si l’IA supprime effectivement un emploi sur six, augmenter les heures des autres ne ferait qu’aggraver les inégalités. Mieux vaudrait redistribuer le travail disponible et financer les transitions par les gains de productivité générés par l’automatisation.
Ce que les entreprises doivent préparer dès aujourd’hui
Pour les PME, le coût d’une heure supplémentaire peut atteindre 40% de plus qu’une heure normale au niveau du Smic. Les propositions de Fondapol visent à réduire ces surcoûts par des exonérations ciblées et une simplification administrative. Cependant, dans un contexte d’automatisation, faut-il investir dans des heures supplémentaires humaines ou dans des équipements robotisés ? Les entreprises arbitreront selon leur secteur et leur structure de coûts.
Quel que soit le scénario retenu, la formation devient l’enjeu central. Les 80 millions du plan Impulsion IA 2027 doivent être déployés massivement pour les dispositifs de reconversion. Les branches professionnelles doivent anticiper les métiers en tension et ceux condamnés. Les entreprises qui investissent aujourd’hui dans la montée en compétences de leurs salariés se positionnent mieux face aux bouleversements à venir. Le temps de travail ne constitue qu’une variable d’ajustement parmi d’autres, moins déterminante que la qualité du capital humain.
En résumé : La France hésite entre deux logiques contradictoires. Rattraper l’Allemagne sur le temps de travail pourrait générer 107 milliards d’euros, mais l’automatisation menace 5 millions d’emplois. Plutôt qu’un choix binaire, la réponse réside dans une stratégie combinée : flexibilité horaire ciblée, investissement massif dans la formation, et préparation collective aux mutations du travail. Le vrai défi n’est pas de travailler plus, mais de travailler autrement dans une économie transformée par l’IA.


