Massacrons les vaches sacrées

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Massacrons les vaches sacrées © journaldeleconomie.fr

Les débats publics français se déroulent dans un enclos idéologique où certaines notions sont devenues intouchables. Yves Laisné invite ici à briser ces tabous, à interroger les dogmes anciens — solidarité, justice sociale, réduction des inégalités — qui paralysent toute réflexion libre sur la société française.

Yves LAISNÉ

Le débat politique en France – dont les développements actuels apportent une nouvelle illustration – est peuplé de vaches sacrées, qu’il faut soigneusement contourner, ne pas déranger, ne pas contester et, surtout, ne pas heurter.

Je laisse de côté les nouveaux tabous issus du wokisme, tels que féminisme agressif, théorie du genre, véganisme, réchauffement climatique, énergies renouvelables, développement durable et quelques autres.

Ces nouveaux tabous ne font pas totalement consensus et même si les médias « de socle commun » font chorus, il est possible d’entendre des voix dissidentes, ayant quelquefois et même souvent de l’audience.

Les vaches sacrées auxquelles je veux maintenant m’attaquer sont installées depuis beaucoup plus longtemps dans leur sacralité et, dans la totalité du spectre politique, il est quasiment impossible de trouver une voix dissidente.

Je veux parler de solidarité, réduction des inégalités, justice sociale (ou sa petite sœur justice fiscale) lutte contre la pauvreté et la précarité, ou encore intérêt général.

Ces incantations issues de la rencontre délétère du socialisme marxiste et du catholicisme « social » sont devenues à tel point dogmatiques qu’aucun politique ne se risquerait à les remettre en cause et que même ceux qui, en réalité, n’y croient pas, se croient obligés d’y sacrifier.

Prenons-les une par une.

Solidarité : selon le Robert, relation entre personnes qui entraîne une obligation morale d’assistance mutuelle. Il s’agit donc d’un choix qui ressort d’un mouvement de l’individu. Transposé sur le plan sociétal, cela consiste à imposer à une personne d’être solidaire avec une ou plusieurs autres, sans l’avoir décidé ni choisi. Au nom de quoi la société pourrait-elle m’imposer d’être solidaire avec Ebony Wood, la « reine des allocations » (certes au Royaume-Uni) et ses millions d’émules – non proclamés – en France ?

Réduction des inégalités : l’inégalité est la base du vivant ; aucun être vivant n’est égal à un autre ; il y a des grands et des petits, des forts et des chétifs, des beaux et des laids, des séduisants et des repoussants, des bien portants et des malades, des jeunes et des vieux, mais aussi des courageux et des lâches, des chanceux et des malchanceux, des travailleurs et des oisifs, des ambitieux et des routiniers, des curieux et des apathiques, des instruits et des incultes et encore, bien entendu, des riches et les pauvres. Nul ne songe qu’il conviendrait de réduire l’inégalité, physique et mentale, entre moi qui n’ai jamais fait de sport et tel grand sportif. Pas plus qu’il conviendrait d’abaisser la situation du préfet pour la rapprocher de celle de l’agent de police réglant la circulation ou ôter quelques neurones à un prix Nobel pour le rendre moins éloigné intellectuellement d’un trisomique. En revanche, lorsqu’on parle de fortune, il faut à tout prix raboter celle du riche pour le rapprocher du pauvre. Justification ? Je n’ai pas trouvé.

Justice sociale (ou sa petite sœur, justice fiscale) : la justice (du latin jus, le droit) est l’application du droit aux faits. Différentes extrapolations à connotation morale, généralement abusives, comme l’a montré Friedrich von Hayek, ont été développées. En général, lorsqu’un adjectif est accolé au mot « justice », c’est mauvais signe : justice expéditive, justice populaire, justice sommaire, sont regardées avec raison comme le contraire de la justice. Justice administrative, justice consulaire, justice militaire, justice disciplinaire, n’ont le plus souvent que de lointains rapports avec la justice. La justice sociale et sa petite sœur, la justice fiscale, n’échappent pas à cette critique : comme l’observait Hayek la recherche de l’égalité sociale, notamment par l’impôt (illustrée par l’impôt lourd progressif prévu par la Manifeste du Parti communiste de Karl Marx), n’a aucun rapport avec la justice. Ce qui nous ramène aux inégalités qui, lorsqu’elles ne sont pas des inégalités de droit (comme sous l’Ancien Régime), mais ressortent de la nature des êtres et des choses, n’ont aucun rapport avec le juste ou l’injuste.

Précarité : la précarité et le fait de ce qui est précaire (Monsieur de Lapalisse n’eut pas dit mieux). Le Robert nous dit que ce qui est précaire est ce dont l’avenir, la durée, la stabilité ne sont pas assurés. Le site de gauche Alternatives Economiques définit la précarité comme Situation sociale d’une personne dont les conditions de vie (revenus, logement, situation familiale…) et d’emploi à venir sont marquées par une forte incertitude. On ne saurait donner une meilleure définition de la situation, en France, du… chef de PME ! Mais ce n’est pas lui que les politiques de tous bords entendent, avec unanimité, défendre contre la précarité.

Intérêt général : concept à géométrie variable, l’intérêt général connaît de multiples définitions qui cherchent généralement à en camoufler la nébulosité. Didier-Roland Tabuteau, Vice-Président du Conseil d’État note, dans un discours de 2023, pourtant apologétique, l’imprécision conceptuelle de l’intérêt général, ainsi que son indétermination. Pour conclure que l’intérêt général est la justification première de la faculté dont dispose l’administration de recourir à des prérogatives de puissance publique. En d’autres termes, un instrument de pouvoir sans définition précise.

La difficulté dans laquelle se débat aujourd’hui la France politique, économique et sociale tient d’abord à la prégnance de ses vaches sacrées catholico-marxistes dont je viens de réfuter la sacralité.

Il faut oser changer de paradigme, exposer la fausseté et l’infondé total des incantations de base sur lesquelles se fonde l’action politique, économique et sociale des élites françaises, assise sur une démagogie bien rodée.

Dire que la solidarité n’a pas de sens si elle est imposée, que la réduction des inégalités va contre la nature des êtres et des choses, que la justice sociale et la justice fiscale n’ont rien de juste, que la précarité est ce qui fait la noblesse de l’être entreprenant et libre, que l’intérêt général n’existe pas hors l’intérêt des individus.

Certes, il faut ramer à contre-courant de plus d’un siècle de perversion idéologique et de démagogie intéressée. Ce n’est pas tâche facile et le changement de paradigme ne se fera pas du jour au lendemain.

Mais les circonstances de la crise qui s’aggrave en ouvrent l’opportunité.

Osons massacrer les vaches sacrées.

Yves Laisné, auteur de La face cachée de l’exception française, Valeurs Ajoutées Editions

Couv Vd Laisné

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