Au cœur du Golfe persique, trois petites îles dominent l’un des passages maritimes les plus stratégiques de la planète. Abou Moussa, la Grande Tomb et la Petite Tomb sont minuscules sur une carte. Mais leur position leur donne une importance militaire disproportionnée. Si les États-Unis voulaient frapper l’Iran sans envahir son territoire continental, ces îles pourraient devenir les premiers objectifs d’une opération terrestre limitée. Le problème est simple : prendre une île peut sembler facile. Dans l’histoire militaire, c’est souvent l’inverse.
Trois îles minuscules qui verrouillent l’entrée du golfe et un conflit territorial gelé depuis 1971
À l’entrée du détroit d’Ormuz se trouvent trois positions clés : Abu Musa, Grande Tunb et Petite Tunb. Leur importance tient à leur position géographique. Elles se situent au voisinage immédiat des routes maritimes qui relient le Golfe persique à l’océan Indien. Selon l’U.S. Energy Information Administration, ce passage est l’un des principaux goulets d’étranglement énergétiques du monde : plusieurs dizaines de millions de barils de pétrole y transitent chaque jour. Dans un tel espace, contrôler une île revient à installer un poste d’observation et potentiellement un point de tir au-dessus des routes maritimes. C’est précisément pour cette raison que ces îles sont devenues un enjeu stratégique majeur depuis plusieurs décennies. Ces îles ne sont pas seulement stratégiques : elles sont aussi politiquement explosives. Elles sont occupées par l’Iran depuis novembre 1971, juste avant la création des Émirats arabes unis. Depuis cette date, les Émirats continuent de revendiquer leur souveraineté sur ces territoires. La situation n’est pas identique pour les trois îles. Pour Abou Moussa, un arrangement avait été trouvé à l’époque entre l’Iran et l’émirat de Sharjah pour permettre la présence de forces iraniennes. Pour la Grande Tomb et la Petite Tomb, le différend est plus frontal : les Émirats considèrent ces îles comme occupées par l’Iran, tandis que Téhéran les considère comme une partie intégrante et non négociable de son territoire. Ce litige territorial vieux de plus d’un demi-siècle transforme toute hypothèse d’opération militaire sur ces îles en crise diplomatique immédiate.
Des avant-postes militaires intégrés à la stratégie iranienne du détroit et une cible tentante pour une opération américaine limitée
Pour l’Iran, ces îles ne sont pas de simples morceaux de territoire. Elles font partie d’un dispositif militaire plus large destiné à contrôler le détroit d’Ormuz. Les Gardiens de la révolution y ont mené plusieurs exercices militaires et ont installé des capacités navales et de missiles. Les informations disponibles indiquent la présence de bases navales légères, de radars et de moyens capables de surveiller et de frapper la navigation dans le détroit. L’Iran a également montré ces dernières années sa capacité à combiner missiles, drones et vedettes rapides dans ce type d’environnement maritime étroit. Même si les effectifs exacts ne sont pas publics, il est clair que ces îles sont aujourd’hui intégrées à la stratégie iranienne de déni d’accès dans le Golfe. Dans un scénario d’escalade militaire, ces îles pourraient apparaître comme des objectifs “idéaux” pour Washington. Elles sont petites, isolées et situées au cœur du dispositif iranien dans le détroit. Une opération combinant frappes aériennes, forces spéciales et débarquement amphibie pourrait théoriquement permettre de s’en emparer rapidement. Pour une puissance navale comme les États-Unis, disposer de positions physiques au cœur du détroit d’Ormuz donnerait un levier stratégique considérable. Ce serait une façon d’exercer une pression directe sur l’économie iranienne tout en évitant une invasion du territoire iranien.
Mais une petite île peut devenir un piège militaire
L’histoire militaire montre pourtant qu’une île n’est jamais un objectif simple. Les batailles de Tarawa ou d’Iwo Jima pendant la Seconde Guerre mondiale ont démontré à quel point un espace restreint peut devenir un enfer pour l’assaillant. Une île offre peu d’options de manœuvre : les zones de débarquement sont prévisibles, les défenses peuvent être concentrées et l’attaquant se retrouve exposé dès les premières heures de l’assaut. Cela ne signifie pas qu’un débarquement américain serait impossible. Mais cela signifie qu’une petite île bien défendue peut infliger des pertes importantes, même à une armée technologiquement supérieure. Au final, Abou Moussa, la Grande Tomb et la Petite Tomb incarnent toute l’ambiguïté stratégique du détroit d’Ormuz. Elles sont à la fois des objectifs militaires évidents et des positions défensives potentiellement redoutables. Leur capture donnerait à une puissance extérieure une position exceptionnelle sur l’un des passages énergétiques les plus importants de la planète. Mais elles pourraient aussi devenir un piège tactique si leur défense a été préparée avec soin. Dans une région où la guerre navale, les missiles et les drones dominent déjà le paysage stratégique, la bataille pour quelques kilomètres carrés de rochers pourrait suffire à faire basculer l’équilibre du Golfe.
Sources
- U.S. Energy Information Administration – World Oil Transit Chokepoints
https://www.eia.gov/international/analysis/special-topics/World_Oil_Transit_Chokepoints - Encyclopaedia Iranica – Abu Musa
https://www.iranicaonline.org/articles/abu-musa-bu-musa - Encyclopaedia Iranica – Tonb Islands
https://www.iranicaonline.org/articles/tonb - Reuters – Iran military exercises and missiles in the Gulf
https://www.reuters.com/world/middle-east/irans-navy-unveils-new-vessels-equipped-with-600-km-range-missiles-tasnim-2023-08-02 - Embassy of the United Arab Emirates in Washington – The occupied UAE islands
https://www.uae-embassy.org/foreign-policy/occupied-uae-islands

