La guerre économique ne se joue pas seulement sur les marchés : elle se mène aussi dans l’ombre, avec ses stratégies, ses coups de force et ses résistances. Dans L’école des nouveaux espions (premier tome d’une trilogie intitulée Les sentiers de la guerre économique), Nicolas Moinet, professeur et praticien-chercheur reconnu en intelligence économique, revient sur son expérience et tire la sonnette d’alarme : la France accuse un retard culturel face à cette guerre invisible. Entre récits vécus, analyse critique et pistes d’action, il plaide pour une nouvelle culture du renseignement, alliant ruse, coopération et esprit collectif.
JDE : Vous évoquez dans votre livre une véritable « école des nouveaux espions ». Pourquoi avoir fait le choix de cette formule ?
Nicolas Moinet : Précisons tout d’abord que « L’école des nouveaux espions » est le titre du premier volet d’une trilogie : « Les sentiers de la guerre économique ». Il se veut un récit personnel d’une aventure collective dans le contexte de la guerre économique. Ce titre accrocheur a été utilisé par de nombreux articles de presse lors du développement de l’intelligence économique dans les années 90 et 2000. Il est donc tout d’abord un pied de nez à tous ceux qui n’ont pas compris, ou voulu comprendre, la nécessité de développer une culture du renseignement qui ne soit pas réduite à de l’espionnage. Le terme « espions » ici, bien que provocateur, vise à réhabiliter une nouvelle culture du renseignement à la française en adoptant un esprit combatif, de la ruse et de la prise de risque, tout en cultivant le recul et le travail d’équipe. Ceci dit, la guerre économique est aussi un univers où les services spéciaux ne sont pas inactifs. Enfin, et contrairement au « barbouze », l’« espion » n’est pas nécessairement un être maléfique. Dans certaines cultures, il est même reconnu comme important, voire essentiel. Nous avons clairement un problème avec cet univers méconnu comme l’avait déjà analysé Christian Harbulot dans son ouvrage « Il nous faut des espions » à la fin des années 80 (sous le pseudo de Marc Elhias).
JDE : Dans le contexte de compétition mondiale, quelles sont les principales vulnérabilités des entreprises françaises aujourd’hui ?
NM : Les entreprises françaises souffrent de plusieurs vulnérabilités majeures. Premièrement, un retard culturel en matière de sécurité économique, où la concurrence est souvent perçue naïvement, même face à des attaques. Deuxièmement, un manque de coordination et des cloisonnements multiples au sein du dispositif français, qui contraste avec l’efficacité des systèmes étrangers. Cela conduit à une incapacité chronique à passer d’une logique d’adaptation à une logique d’anticipation, due à une non-formation des élites à la stratégie et au combat. L’arrogance française, caractérisée par le gallocentrisme et l’autosatisfaction, entrave également la reconnaissance des différences et la compréhension de l’autre… Enfin, les entreprises sont exposées à des attaques sophistiquées (espionnage industriel, piratage, débauchage de personnel clé, arnaques) menées par des concurrents ou des États étrangers, souvent avec des moyens supérieurs à ceux de la protection nationale, comme l’a illustré l’affaire Gemplus que j’ai vécu et raconte dans cet ouvrage.
JDE : Vous insistez sur le retard culturel de la France en matière de renseignement économique. Comment l’expliquez-vous et comment y remédier ?
NM : Le retard culturel de la France en renseignement économique s’explique par plusieurs facteurs. Historiquement, le terme « intelligence » a longtemps été gênant, faisant référence aux services secrets britanniques ou américains, avant que l’exemple japonais ne contribue à le « décriminaliser ». Les élites françaises ont longtemps méprisé les hommes du renseignement, adoptant une posture réactive et défensive plutôt qu’anticipative et offensive face aux menaces. Une vision simplifiée et individualiste de l’information prévaut, où le partage du savoir est un vœu pieux, contrastant avec la culture collective de pays comme le Japon ou l’Allemagne. L’arrogance épistémique et l’absence d’institutions favorisant l’esprit critique limitent la remise en question et l’apprentissage. Pour y remédier, il est essentiel de diffuser une véritable culture du renseignement à tous les niveaux, dès la formation, et de la considérer comme une question de management et de comportement, non seulement technique.
JDE : Enfin, vous parlez d’une « autre intelligence économique », fondée sur la coopération et la fraternité. Est-ce une utopie ou une piste crédible pour rééquilibrer la mondialisation ?
NM : « L’autre intelligence économique», fondée sur la coopération et la fraternité, n’est pas une utopie naïve. C’est la face complémentaire et indispensable de la guerre économique. L’homme est capable du pire, mais aussi du meilleur, et cette intelligence de la coopération et de l’entreprise sociale est nécessaire. Au niveau mondial, la logique de coopération devrait prévaloir plus souvent pour éviter l’autodestruction des systèmes économiques interdépendants. Nous en sommes loin et la France a, de ce point de vue, un message à porter. Au niveau local, c’est plus évident. Ainsi, je présente des exemples concrets comme le réseau de PME Thésée qui partagent des informations pour renforcer leur compétitivité face aux géants du secteur. Il s’agit de cultiver la capacité à travailler ensemble, même entre individus aux idées et cultures différentes, pour servir des intérêts supérieurs à ceux de la seule compétition acharnée. C’est une piste crédible pour dépasser l’heure des prédateurs que nous vivons, non pas en niant les rapports de force, mais en y opposant une force collective basée sur le partage des connaissances et la fraternité d’armes. Les puissants sont forts avec les faibles mais faibles avec les forts.





