Dans un environnement marqué par la fragmentation des solutions de paiement en Europe, l’initiative Wero relance la question de l’unité bancaire à l’échelle du continent, avec pour ambition de bâtir une alternative européenne cohérente face aux grands acteurs internationaux.
Le consortium à l’origine de Wero, la solution de paiement instantané paneuropéenne portée par l’European Payments Initiative (EPI), a lancé un appel public à la coopération entre les banques du continent. Cette démarche vise à renforcer l’interopérabilité entre les systèmes de paiement européens, dans un contexte où plusieurs initiatives nationales ou régionales coexistent sans toujours permettre de synergies concrètes. Elle s’inscrit également dans une dynamique stratégique visant à offrir une réponse européenne structurée face à la domination des plateformes américaines et à la montée de l’euro numérique.
Une initiative construite sur des partenariats bancaires stratégiques
Wero est aujourd’hui soutenue par un groupe de seize établissements financiers européens, essentiellement français, allemands et belges. Conçue comme une alternative à Paylib en France, elle propose une solution de paiement immédiat via téléphone portable, adresse électronique ou QR code, avec une promesse de simplicité d’usage et de protection des données conforme aux normes européennes. Depuis ses lancements successifs en Allemagne à l’été 2024 puis en France en septembre, son développement se poursuit à un rythme progressif.
Cependant, cette progression demeure inégale. L’adoption du service en Allemagne, marché test stratégique pour Wero, reste faible, représentant moins de 5 % des volumes de transaction enregistrés. Plusieurs banques initialement impliquées dans le projet, notamment en Espagne, se sont retirées pour s’investir dans des dispositifs alternatifs comme EuroPA, ce qui a réduit le nombre d’actionnaires initiaux de plus de trente à seize.
Une fragmentation européenne persistante
En parallèle de Wero, d’autres alliances bancaires ont vu le jour dans les pays du sud de l’Europe. C’est le cas d’EuroPA (European Payments Alliance), qui regroupe les opérateurs Bizum (Espagne), SIBS (Portugal) et Bancomat (Italie), et qui vise à établir une plateforme commune pour ces marchés. L’objectif est similaire : faciliter les paiements instantanés à l’échelle nationale et, à terme, transnationale.
Cette fragmentation du paysage européen des paiements complique la réalisation d’un marché intégré. Les projets comme Wero ou EuroPA restent concentrés sur leurs marchés domestiques ou régionaux, avec des logiques parfois concurrentes. L’appel par le consortium EPI vise à dépasser ces logiques de silo. Il propose d’instaurer une interopérabilité entre les différentes initiatives nationales existantes, afin que les services puissent dialoguer entre eux, tant pour les virements entre particuliers que pour les paiements en point de vente.
Une ambition de long terme face à des acteurs bien établis
L’initiative Wero s’inscrit dans un environnement fortement concurrentiel. Les deux grands réseaux internationaux, Visa et Mastercard, conservent une part de marché importante dans l’Union européenne. À cela s’ajoutent les offres croissantes des entreprises technologiques, notamment Apple Pay et Google Pay, qui s’appuient sur une large base d’utilisateurs et une intégration directe dans les systèmes d’exploitation mobiles.
Wero, de son côté, reste pour le moment centré sur les paiements entre particuliers. Toutefois, le consortium prévoit d’élargir le périmètre fonctionnel de la solution à partir de l’été 2025. L’ouverture au commerce électronique et aux paiements en boutique est à l’agenda, avec l’ambition de proposer un portefeuille numérique capable de couvrir une gamme complète de services : achats, fidélité, multi-comptes, multi-devises.
L’extension des usages répond à un besoin stratégique clairement identifié : permettre aux banques européennes de reprendre la main sur des fonctions critiques du paiement numérique, tout en garantissant la maîtrise des infrastructures et des données associées. Cette logique rejoint les discussions sur la souveraineté technologique et financière de l’Union européenne.
Une alternative aux projets de la Banque centrale européenne ?
Le positionnement de Wero s’inscrit aussi en parallèle du développement de l’euro numérique par la Banque centrale européenne (BCE). Ce projet, aujourd’hui en phase préparatoire, vise à mettre en place une version numérique de la monnaie centrale, utilisable pour les paiements de détail. Un déploiement est envisagé d’ici 2028 à 2030.
Bien que complémentaires sur certains aspects, les objectifs poursuivis par la BCE et ceux du consortium EPI ne sont pas parfaitement alignés. Les promoteurs de Wero expriment régulièrement des réserves à l’égard du projet de monnaie numérique, qu’ils estiment insuffisamment axé sur les logiques de marché et susceptible de concurrencer directement les solutions privées sans pour autant répondre aux mêmes enjeux d’expérience utilisateur.
Perspectives et limites
À ce stade, l’initiative portée par Wero présente plusieurs points forts : une infrastructure partagée, un respect des normes européennes, un positionnement stratégique sur la souveraineté numérique. Mais elle fait face à des défis majeurs : la lente adoption dans certains pays, le manque d’unification entre les projets concurrents et la difficulté à générer une masse critique rapidement.
Pour les établissements bancaires, la réussite de Wero ou de toute alliance européenne équivalente dépendra de la capacité à coordonner les intérêts des différents acteurs, à déployer des interfaces utilisateur fluides et à nouer des accords de compatibilité technique entre services nationaux. À terme, seule une interopérabilité réelle entre les systèmes pourrait convaincre les consommateurs et commerçants d’abandonner les solutions déjà bien ancrées.



