Une faillite emblématique du déséquilibre énergétique et industriel français
Le jugement du tribunal de commerce de Lyon, prononçant la liquidation judiciaire des Aciéries de Bonpertuis, clôt un dossier suivi de près par l’écosystème métallurgique français. Le groupe Forlam, maison mère du site isérois, déjà fragilisé par une dette importante, n’a pas pu contenir l’érosion de ses marges. La hausse des coûts énergétiques, conjuguée à une concurrence internationale exacerbée, a conduit l’entreprise à la cessation de paiements au 1ᵉʳ août 2025.
En 2023, les comptes de Bonpertuis affichaient un chiffre d’affaires en repli de 25,3 à 20,3 millions d’euros, pour un résultat d’exploitation négatif de 2 millions. Cette contraction est typique des aciéries de taille moyenne, prises en étau entre les géants de l’acier européens et les producteurs d’Asie mineure. Les coûts fixes — énergie, maintenance, redevances environnementales — n’ont cessé de croître, tandis que la demande en aciers longs et étirés reste volatile. Dans ce contexte, les mesures d’aides publiques au titre du plan France 2030 ont privilégié les acteurs intégrés et technologiquement avancés, au détriment des structures patrimoniales.
Le déclin d’un modèle industriel à l’ancrage séculaire
Fondée en 1434, l’entreprise revendiquait l’un des plus anciens ateliers métallurgiques de France. Les Aciéries de Bonpertuis, spécialisées dans le laminage et l’étirage de profils spéciaux, approvisionnaient encore en 2024 des marchés de niche : mécanique de précision, aéronautique et énergie. Leur four principal, classé monument historique, symbolisait une continuité technologique rare.
Mais la mutation rapide du marché mondial de l’acier a condamné ce modèle. Là où l’investissement en recherche et décarbonation est désormais clé, Bonpertuis manquait d’une capacité d’investissement adaptée. Les besoins estimés pour la modernisation du four électrique s’élevaient à plus de 5 millions d’euros, une somme jugée « hors de portée » par la direction. L’absence de repreneur français solvable et la défaillance du groupe Forlam ont scellé l’issue du dossier.
Des offres de reprise dérisoires et un choc social circonscrit
Deux propositions avaient été déposées devant le tribunal : l’une, portée par un industriel local, prévoyait la sauvegarde de deux postes ; l’autre, émanant d’un client turc, offrait 10 001 euros pour la reprise partielle du laminage et la conservation de 15 emplois. Aucune n’a été jugée économiquement viable. Au total, 66 salariés — 46 à Apprieu et 20 à Domène — perdent leur poste.
L’impact économique direct reste limité à l’échelle macro, mais le symbole est fort pour l’écosystème isérois : la fermeture d’une aciérie aussi ancienne marque la fin d’une chaîne de savoir-faire régionale. Les syndicats évoquent « un patrimoine industriel sacrifié ». Pour la région Auvergne-Rhône-Alpes, déjà confrontée à la désindustrialisation de ses vallées, la perte de Bonpertuis s’ajoute à une série de fermetures dans la métallurgie intermédiaire.
Un signal faible pour la souveraineté industrielle
Au-delà du drame local, cette liquidation illustre un déséquilibre plus large : la fragilité des PME métallurgiques face à la concentration du secteur. Les aciéries françaises se recentrent sur les segments à haute valeur ajoutée (aciers spéciaux, inox, recyclés), tandis que les structures moyennes, incapables de suivre les exigences de transition énergétique, sortent du marché.
Selon les données de la Fédération française de la métallurgie, plus de 40 sites de production d’acier ont disparu en vingt ans. La dépendance énergétique, les coûts du carbone et la fragmentation du tissu industriel fragilisent la compétitivité nationale. La disparition de Bonpertuis rappelle qu’en matière de souveraineté industrielle, la résilience se joue autant sur les grands sites stratégiques que sur les maillons historiques du savoir-faire.
La disparition de l’aciérie soulève également la question de la valorisation du patrimoine industriel français dans une économie globalisée. Bonpertuis aurait pu devenir un laboratoire de reconversion, mêlant production artisanale, valorisation énergétique et tourisme industriel.
