L’État peut-il vraiment protéger les entreprises françaises ? Si son rôle est central pour clarifier la réglementation, lutter contre les distorsions de concurrence ou encadrer les pressions étrangères, les PME et ETI restent souvent à l’écart de ce soutien. Cette interview s’appuie sur le témoignage d’une cheffe d’entreprise qui a vécu un cas concret de guerre économique et revient sur ces enjeux.
Votre expérience montre une interaction directe avec plusieurs services de l’État. Quel rôle ont-ils réellement joué ?
E.BENALI-LÉONARD : Les services de l’état ont joué un rôle important dans la clarification de la situation pour notre filière industrielle. Les manœuvres de déstabilisation et de désinformation auxquelles nous avions fait face avaient conduit à une difficulté pour certains acteurs du marché à faire la part des choses, notamment dans la règlementation et la normalisation. On parle beaucoup de la stratégie ‘’flood the zone’’, inonder d’informations et d’éléments un milieu, un public, un écosystème de telle sorte que les gens n’aient pas le temps ou les ressources pour analyser et se faire une opinion, et derrière agissent en faveur d’un discours de peur. C’est ce qui avait été mis en œuvre contre la filière industrielle de la protection contre la foudre directe en France, par ces intérêts étrangers. La règlementation peu à peu avait évolué, sous l’intervention d’opposants à notre technologie, elle ne citait plus la norme. Plus grave, l’entrisme pratique avait abouti à la publication par l’administration d’un rapport quasiment à charge contre les intérêts économiques français. Les décrets et arrêtés, émis par différentes instances (Ministère du Travail, de la Santé, de l’Intérieur…) s’écrivaient en faveur d’une solution technique de protection étrangère, bien plus chère, d’un bilan carbon très inférieur, mais plus puissante.
Et c’est la que les Services de Sécurité économique ont mené une enquête approfondie, ont exploré toutes les positions normatives, les référentiels et la règlementation en présence pour observer, sur les quinze dernières années, la pénétration d’une norme européenne, se substituant et neutralisant la norme française, et sa technologie par corrolaire, tout cela sous pression d’intérêts étrangers.
C’est là qu’ils ont saisi la distorsion de concurrence générée par l’ambiguité de textes qui s’étaient succédés et fermaient la porte aux entreprises françaises de paratonnerres à dispositif d’amorçage. C’est là aussi qu’ils ont vu comment un rapport biaisé avait pu être publié sur les sites du gouvernement français et porter atteinte à l’international à l’image des entreprises françaises.
Ils ont donc effectivement réuni les HFD (hauts fonctionnaires de défense) de chacun des ministères concernés, qui chacun avaient investigué sur leur périmètre et observé cette situation.
Le Sisse à émis une Circulaire interministérielle d’application immédiate visant à clarifier l’ambiguïté des textes, et permettant aux industriels français de justifier du maintien de la norme française, et de son application dans les différents arrêtés de prescription de protection, qui auparavant, n’intégraient que la norme européenne.
Contrairement aux idées reçues, diriez-vous que l’État français est absent ou simplement mal compris par les entrepreneurs ?
E.BENALI-LÉONARD : Je dirais qu’ils ne dialoguent pas. Qu’ils ne se cotoient qu’en période de gestion de crise, et que l’un et l’autre ne connaissent pas la manière dont ils opèrent, quelles sont leurs contraintes, leurs obligations, leurs défis. Je ne sais pas comment l’état perçoit les entrepreneurs, mais je sais que les entrepreneurs perçoivent l’état comme un lointain système, qui légifère très, trop souvent sans mesure d’impact préalable, et peu de concertation à leur échelle. Un système qui ne les oublie pas s’ils ratent une échéance URSSAF ou au trésor public, et qui ne connait pas au quotidien la multitude d’injonctions qui se présentent au Chef d’entreprise, dans une compétition internationale, ou, c’est un peu la finale des jeux olympique tous les jours, comme l’a dit l’un d’eux. Un système qui est bien probablement adapté dans son organisation pour les ETI et grandes entreprises, mais dont les aides et subventions ou appuis sont très difficile d’accés pour les autres.
Pourquoi la protection économique reste-t-elle souvent réservée aux grands groupes ?
E.BENALI-LÉONARD : Parce que de mon point de vue, les services de sécurité économique ne disposent pas de ressources suffisantes en territorial pour pouvoir essaimer davantage. Ils ont aujourd’hui un périmètre défini comme prioritaire, celui de la BITD (Base Industrielle de Technologie et de Défense), et celui des entités sensibles (SAIV et OIV, services d’activité d’importance vitale et opérateur d’importance vitale), ou Entités.. les noms changent régulièrement -ça aussi c’est un obstacle pour tout le monde). Et notre pays manque de partenariat public/privé qui permettrait de déployer avec une plus grande efficacité et rapidité la PPIE (politique publique d’intelligence économique). Donc les TPE passent sous les écrans radars. Pour l’illustrer, je vous dirais que dans notre cas, si nous n’avions pas eu un grand groupe dans notre filière, je n’aurais pas vu pénétrer la DGSI dans nos locaux).
Faut-il repenser une véritable doctrine française de sécurité économique pour les PME et ETI ?
E.BENALI-LÉONARD : Non, je pense qu’on est déjà bien, depuis la création du CISSE et SISSE, depuis la construction progressive et régulière d’un arsenal juridique, sans trop de changement de périmètres et de compétences, il y a une efficacité et une pertinence acquise et maitrisée de la part de ce Service. On peut questionner son positionnement à Bercy, alors qu’auparavant il était placé sous l’égide du PM. Mais ce que l’on doit questionner en premier, c’est l’existence d’une volonté politique, c’est l’illisibilité souvent du soutien aux filières industrielles stratégiques, avec un bardage juridique de protection de celles-ci contre les IEF (investissements étrangers en France) et la prédation régulière de ces derniers sur nos fleurons.
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