Par la rédaction du JDE
Diplômé de HEC, Valentin Drouillard a commencé sa carrière comme consultant du cabinet Accuracy avant de fonder Armtek en 2018. À la croisée de la défense et de l’innovation technologique, cette jeune entreprise stratégique s’est donné pour mission de renforcer les capacités opérationnelles des armées et de consolider la performance industrielle du secteur. C’est après son intervention lors de la table ronde « Industrie et forces armées : nouvelles formes de dialogue » à La REF 2025 que nous l’avons rencontré, pour discuter des enjeux d’un dialogue renouvelé entre armées et industriels.
Pouvez-vous nous expliquer le contexte de votre intervention à La REF 2025 et les enjeux de cette table ronde ?
Valentin Drouillard : La table ronde « Industrie et forces armées : nouvelles aires de dialogue et d’intérêts » s’inscrit dans un contexte où l’accélération des menaces et la complexification des technologies transforment profondément la guerre moderne. L’objectif était de réfléchir à comment rapprocher les armées et les industriels pour co-construire des solutions plus efficaces et évolutives. Pour moi, il s’agissait aussi de revenir sur les actions concrètes d’Armtek pour faciliter ce dialogue et rendre les méthodes et les connaissances des forces plus accessibles à l’industrie, afin de créer de la valeur à la fois opérationnelle et économique.
On a beaucoup parlé de la nécessité de construire un langage commun entre les armées et l’industrie. Pourquoi est-ce si crucial aujourd’hui ?
VD : Parce que nous pensons différemment et que nous parlons différemment. Les entreprises cherchent avant tout l’efficience : servir un marché, créer une valeur durable, répondre à un besoin. Les armées, elles, poursuivent un autre objectif : défendre le pays, assumer le risque et neutraliser la menace. En clair : d’un côté l’efficience, de l’autre l’efficacité. D’un côté l’opportunité commerciale, de l’autre la menace vitale. Ces représentations façonnent des façons d’agir très éloignées.
À cela s’ajoute un langage distinct. Chaque univers vit dans son hyperspécialisation, avec ses codes, ses acronymes, ses règles internes. Cela engendre des incompréhensions étonnantes. Prenons un exemple : la TVA. Pour une entreprise, elle est neutre, reversée à l’État. Pour une direction ministérielle, qui paie ses factures TTC sans récupérer la TVA, elle représente une vraie perte budgétaire. Résultat : chacun pense que l’autre se trompe. Ce type de malentendu parasite la relation.
Comment lever ce brouillard d’incompréhension ?
VD : La clé réside dans une analyse approfondie des pratiques et des expériences du terrain. Notre méthode repose sur une exploration minutieuse : nous multiplions les entretiens et les immersions pour comprendre les contraintes et les méthodes des acteurs. Ce travail patient de collecte et de structuration de la connaissance permet ensuite de produire des outils simples, lisibles et directement exploitables par tous. Chaque partie y retrouve ses propres réalités : les industriels comprennent mieux les contraintes du terrain, et les armées bénéficient d’un langage commun qui fluidifie le dialogue. Cette démarche crée des ponts concrets et durables, et fait tomber les incompréhensions.
La table ronde a aussi évoqué la nécessité de nouvelles formes de collaboration. Comment les imaginez-vous ?
VD : Nous devons sortir du schéma purement transactionnel. Le cycle classique, besoin opérationnel rédigé par les forces, traduit en cahier des charges par la DGA, puis confié à un industriel, fonctionne pour un sous-marin ou un avion de combat. Mais il n’est pas adapté aux technologies évolutives comme les drones, l’IA ou les solutions numériques. Ce qu’il faut construire, c’est du relationnel. Travailler côte à côte, tester ensemble, itérer rapidement, intégrer le retour d’expérience en continu. Considérer le besoin non pas comme une vérité absolue, mais comme une hypothèse partagée : les armées apportent la connaissance du combat, l’industrie celle de la technologie. Ce rapprochement produit des solutions plus pertinentes et plus rapides à déployer.
Vous insistez sur le rôle des données dans ce nouveau modèle. Pourquoi sont-elles si centrales ?
VD : Parce que la donnée est le seul langage réellement partagé. Trop souvent, les informations restent enfermées dans les SI, les fichiers, les documents et les mémoires. Tout est ralenti. La transformation devient un fardeau. L’automatisation est impossible. Nous devons absolument passer à une approche modélisée, intégrée, où chaque étape, besoin, expérimentation, emploi, maintenance est relié et capitalisé en temps réel. La donnée permet de dépasser les perceptions : elle objective la valeur, alimente des boucles de rétroaction et fluidifie la coopération. Pour le dire simplement : la donnée devient capacité, la capacité devient disponibilité, et la disponibilité devient rentabilité. C’est le socle d’un langage commun entre les forces et l’industrie. Telle est notre mission chez Armtek : transformer la donnée en impact opérationnel.
Enfin, reste le défi du passage à l’échelle. Comment concilier innovation et masse dans un contexte de ressources limitées ?
VD : C’est tout l’enjeu de la guerre 4.0 : inventer et produire en même temps, conjuguer évolutivité et masse. Or, en France, nous savons inventer, mais nous avons plus de mal à produire vite et beaucoup.
Il faut donc changer de logique. En temps de paix, financer non pas la puissance elle-même, mais la capacité de montée en puissance. Autrement dit, plutôt que de montrer qu’on dispose de chars, montrer qu’on a les moyens d’en produire rapidement si nécessaire. C’est un message dissuasif tout aussi fort. En temps de guerre, il faut accepter le sacrifice, la réquisition, la mobilisation. C’est le prix de la sécurité et de la souveraineté.
Comme l’ont souligné les intervenants de la table ronde présents avec Valentin Drouillard à savoir, Isabelle Fraine (Google Cloud), Pierre Barnabé (SOITEC) et le général Baratz (CCF), « ces échanges doivent s’incarner dans la durée ». Face aux bouleversements géopolitiques et à l’accélération technologique, il est plus que jamais nécessaire de repenser les relations entre armées et industriels. Pour l’armée, il s’agit de réformer ses structures et de mieux tirer parti de l’efficacité industrielle ; pour l’entreprise, de comprendre les enjeux de la guerre moderne et d’y répondre avec agilité. Avec Armtek, Valentin contribue de façon concrète à cette ambition : créer un langage commun, rapprocher méthodes et connaissances, et faire de l’intelligence collective une véritable capacité opérationnelle, au service de la défense et de la souveraineté française.


