De l’Ukraine à l’Iran, la généralisation des frappes dans la profondeur et la prolifération des missiles hypersoniques s’imposent comme des enjeux d’actualité face auxquels l’Europe est pour l’instant totalement démunie. Mais avec AQUILA et les consortiums HYDIS²dp et HYDEF2, le Vieux Continent expérimente une organisation industrielle capable de réunir maîtres d’œuvre, équipementiers et centres de recherche autour d’un système souverain de très haute technologie.
Des missiles russes frappant l’Ukraine aux attaques observées au Moyen-Orient, la frappe de précision dans la profondeur est devenue un pilier de la guerre moderne. La multiplication des missiles balistiques, de croisière et hypersoniques révèle, en contrepartie, les limites des défenses européennes. Une situation d’urgence bien résumée par le Premier Ministre français Lecornu, lors des débats sur la Loi de Programmation Militaire Actualisée, au printemps 2026 : « Quantité et qualité, coût et efficacité, innovation et rapidité, munition de saturation mais aussi munition de précision et donc de décision. C’est un enjeu militaire, c’est aussi un enjeu industriel et donc un enjeu de souveraineté et donc de liberté ».
L’été 2026 a marqué une accélération : réunis dans le cadre de la Coalition des volontaires soutenant l’Ukraine, neuf pays européens — Allemagne, Danemark, Espagne, France, Italie, Norvège, Pays-Bas, Royaume-Uni et Suède — ainsi que l’Ukraine ont créé une coalition intégrée contre les missiles balistiques. Les Européens ne partent pas de rien, avec l’Aster 30 B1NT de MBDA par exemple, mais le principal défi technologique et militaire se trouve ailleurs.
En effet, l’Europe ne dispose pas encore d’un intercepteur opérationnel spécifiquement conçu pour neutraliser les menaces hypersoniques manœuvrantes, même si plusieurs projets sont sur en cours, avec une histoire institutionnelle mouvementée. En 2022, la Commission européenne avait d’abord sélectionné EU-HYDEF, porté par le consortium espagnol SMS et techniquement dirigé par l’allemand Diehl Defence. Le projet a bénéficié de 100 millions d’euros du Fonds européen de défense, complétés par 10 millions apportés par cinq États. HYDIS², conduit par MBDA, fut ensuite retenu en 2023 : son budget d’environ 140 millions comprend 80 millions du Fonds et quelque 60 millions apportés par ses quatre États participants. Les deux programmes sont gérés par l’OCCAR et répondent au programme TWISTER dans le cadre du dispositif européen de Coopération structurée permanente (CSP). L’intérêt industriel et concurrentiel à maintenir deux programmes parallèles devrait normalement prendre fin cette année : seul l’un des deux programmes recevra du Fonds européen de défense (FED) la prochaine enveloppe de financement de 100 millions d’euros en 2027, dans le cadre d’un nouvel appel d’offres EATMI2 dont la décision d’attribution devrait être rendue par le FED avant la fin de l’année.
HYDIS2dp et l’intégration à l’échelle européenne
Au mois de mai, le programme HYDIS2 a achevé sa revue finale de concept et validé un concept unique d’intercepteur parmi les deux finalistes étudiés pour AQUILA. Celui-ci doit désormais être affiné jusqu’à l’achèvement de la phase de concept, en mai 2027. En parallèle, le missilier européen MBDA a constitué le consortium HYDIS²dp afin de répondre à l’appel d’offres EATMI 2. L’équipe annoncée réunit plus de 30 partenaires et 20 sous-traitants issus de 18 pays européens, avec le soutien de sept pays contributeurs. Elle vise à atteindre le niveau de maturité technologique TRL 5 – Technology Readiness Level 5 – en moins de deux ans (soit un prototype testé dans un cadre simulé ou semi-industriel qui imite fidèlement les conditions réelles de fonctionnement), une revue préliminaire de conception en 2029 et un démonstrateur système en 2030.
La logique d’HYDIS²dp consiste à associer maîtres d’œuvre et systémiers, équipementiers spécialisés, PME technologiques et organismes de recherche. Autour de MBDA France figurent notamment MBDA Italie, Leonardo, Saab, Safran Electronics & Defense, Thales Nederland, Avio, Roxel, Lynred, GKN Fokker et Sonaca. S’y ajoutent Cybernetica, Scytalys et Weibel, ainsi que l’ONERA, TNO, CIRA, WITU, VZLU, Cenaero, DNW et le VKI. Cette diversité répond à la complexité de l’interception hypersonique. Le système doit détecter et suivre un engin manœuvrant à très grande vitesse, calculer rapidement un point de rencontre, guider l’intercepteur dans un environnement aérodynamique contraignant et résister à des températures extrêmes. Le concept AQUILA associe notamment l’architecture de propulsion solide d’Avio, le mécanisme de contrôle de l’étage terminal étudié par ArianeGroup et Roxel, ainsi que le capteur infrarouge terminal de Lynred. Thales Nederland a apporté des données sur les performances des suites de capteurs terrestres et navales, tandis que GKN Fokker a évalué l’intégrabilité de la munition dans le lanceur naval Mk41.
Les organismes de recherche assurent le passage de la modélisation à la validation expérimentale. CIRA, l’ONERA et TNO ont élaboré puis affiné les modèles de menaces servant à évaluer les concepts. TNO utilise notamment un canon à gaz léger pour étudier, à vitesse hypersonique, l’interaction entre une menace simulée et une contre-mesure conceptuelle. Le consortium peut aussi s’appuyer sur les moyens aérodynamiques et aérothermiques de DNW et du VKI, ainsi que sur les compétences de Cenaero en simulation numérique et calcul haute performance. Le programme permet ainsi de diffuser les travaux et les financements entre acteurs de différentes tailles et nationalités. Il donne un nouvel élan aux compétences européennes dans la propulsion, les capteurs infrarouges, l’aérodynamique, la simulation, les communications sécurisées et l’intégration système, avec MBDA France comme coordinateur et architecte pressenti.
HYDEF resserre son dispositif
De son côté EU-HYDEF n’est pas en reste. Les 25 et 26 août 2026, le consortium a achevé sa revue préliminaire des exigences dans les locaux de Diehl Defence à Überlingen, concluant sa phase de faisabilité. Les technologies critiques de sa configuration « Block 0 » ont atteint au moins le niveau TRL 3. Le projet prépare parallèlement sa candidature à EATMI 2.
Selon la présentation actuelle de l’OCCAR, son noyau réunit douze membres issus des cinq États participants — Belgique, Allemagne, Norvège, Pologne et Espagne —, contre treize entités dans sept pays dans la fiche initiale de la Commission. SMS assure la coordination du projet et Diehl la coordination technique. L’entreprise allemande a d’ailleurs déjà intégré le futur produit dans sa gamme, sous le nom IRIS-T HYDEF. Le produit suscite d’ailleurs l’intérêt de l’américain Lockheed Martin, qui étudie l’intégration de la famille IRIS-T au sein du système Aegis.
Pour la phase suivante, Diehl et SMS veulent former un consortium HYDEF2, dont la composition complète n’est pas encore publiée. Cependant, bien que Sonaca demeure membre d’EU-HYDEF, l’entreprise belge figure également parmi les bénéficiaires annoncés d’HYDIS²dp depuis cet été, ce qui témoigne de l’attrait que le consortium exerce sur la BITD européenne.
Dans quelques semaines, le choix européen contribuera à fixer, pour plusieurs décennies, non seulement l’organisation industrielle mais aussi le degré d’autonomie du futur bouclier antimissile européen. A cet égard, l’intégration éventuelle d’une des solutions en compétition dans le système américain Aegis soulève des questions sur la maîtrise de son emploi futur. Elle fait d’ailleurs écho au précédent récent de l’ESSI (European Sky Shield Initiative) associant les systèmes IRIS de Diehl, au Patriot américain et au Arrow-3 israélien, un choix qui avait déjà suscité la polémique jusqu’en Allemagne.
Alors que le président français, Emmanuel Macron, déclarait cet été, lors de la réunion de la coalition anti-missile balistique : « Ce que nous construisons ici (…) c’est la démonstration que l’Europe peut assumer sa propre sécurité, défendre ses intérêts et agir avec unité », il importe aujourd’hui que la stratégie des moyens se mette en adéquation avec la stratégie déclaratoire. Ce choix de cohérence est désormais entre les mains des experts du Fonds européen de défense.





