Mortalité infantile : la France recule au 23ᵉ rang européen, un rapport accablant révèle quinze ans de dégradation

Publié discrètement en août 2026 après huit mois d’attente, un rapport officiel de l’Inspection générale des affaires sociales révèle une hausse continue de la mortalité infantile en France depuis quinze ans. Avec un taux de 4,1 décès pour 1 000 naissances en 2024, le pays recule au 23ᵉ rang européen, loin derrière l’Italie ou le Portugal. Les inégalités sociales et territoriales, le suivi insuffisant des grossesses et le manque de moyens en néonatologie expliquent en grande partie cette dégradation préoccupante.

Publié le
Lecture : 6 min
mortalité infantile
Mortalité infantile : la France recule au 23ᵉ rang européen, un rapport accablant révèle quinze ans de dégradation © journaldeleconomie.fr

Un rapport officiel révèle quinze ans de dégradation continue

Publié discrètement début août 2026, après huit mois d’attente et une révélation du Canard enchaîné, le rapport de l’Inspection générale des affaires sociales (Igas) dresse un constat alarmant. La France connaît une hausse continue de la mortalité infantile depuis quinze ans, reléguant le pays au 23ᵉ rang des 27 États membres de l’Union européenne. En 2024, 2 709 enfants sont décédés avant leur premier anniversaire, soit un taux de 4,1 décès pour 1 000 naissances. Autrefois bien classée parmi les pays développés, la France a progressivement reculé depuis le début des années 2010, révélant une « dégradation sanitaire préoccupante » et une « position internationale défavorable », selon les termes employés par les trois auteurs du rapport, parmi lesquels figure Aquilino Morelle, ancien conseiller de François Hollande.

Si la France affichait le taux de mortalité infantile moyen de l’Union européenne, établi à 3,3 pour mille, 529 décès d’enfants auraient pu être évités en 2024. Avec les performances de l’Italie ou du Portugal, où la mortalité infantile s’élève à 2,5 pour mille, 1 057 vies auraient pu être sauvées. Selon Le HuffPost, le Docteur Robert Cohen, pédiatre et président du Groupement français d’infectiologie pédiatrique (GPIP), souligne que « depuis quatre à cinq ans, il y avait une alarme sur le fait que la mortalité infantile revenait. Il s’agit surtout d’une mortalité sur de très jeunes enfants, une mortalité néonatale ».

Une tendance lourde et multifactorielle

La hausse de la mortalité infantile en France remonte à 2010 environ. Pendant une décennie et demie, le phénomène s’est aggravé progressivement, année après année, sans que les pouvoirs publics ne parviennent à inverser la courbe. Le rapport de l’Igas insiste sur la complexité des causes : « le poids des facteurs d’ordre populationnel paraît déterminant, sans que l’on puisse lui apporter une pondération précise », écrivent les auteurs. Parmi les éléments démographiques identifiés, l’âge de plus en plus tardif des grossesses joue un rôle majeur, augmentant mécaniquement les risques de complications. La hausse des grossesses multiples, souvent plus délicates à gérer sur le plan médical, contribue également à la dégradation.

Au-delà des facteurs démographiques, les inégalités sociales et territoriales apparaissent comme un levier central. Les régions d’outre-mer, généralement plus défavorisées, enregistrent les taux de mortalité infantile les plus élevés. L’Île-de-France, malgré sa concentration de moyens hospitaliers, a également vu sa situation se dégrader. Comme le précise le Docteur Robert Cohen, « les familles en difficulté vont demander plus de soin et plus de médecins. Les études parlent d’une non prise en charge de la grossesse ou d’une prise en charge insuffisante dans les familles les plus défavorisées. Ce type de phénomène ne touche pas les familles les plus favorisées. »

Les milieux défavorisés en première ligne

L’analyse du rapport met en lumière un constat glaçant : la mortalité infantile frappe de manière disproportionnée les milieux sociaux les plus fragiles. Les familles issues de catégories socioprofessionnelles défavorisées, celles qui cumulent précarité économique, isolement géographique et difficultés d’accès aux soins, subissent de plein fouet les conséquences d’un système de santé périnatale inégalitaire. Les bébés nés dans ces contextes ont davantage de risques de décéder avant leur premier anniversaire, principalement au cours des 27 premiers jours de vie, période néonatale particulièrement critique.

Les parents vivant dans des territoires enclavés ou dans des zones urbaines défavorisées peinent à bénéficier d’un suivi de grossesse régulier et de qualité. Le rapport souligne que « l’essentiel de la réduction des risques de mortalité infantile se joue » durant la grossesse, « dans la capacité à prévenir, détecter puis prendre en charge les situations à risque », ainsi qu’après l’accouchement, « dans celle à prendre en charge les jeunes enfants dont l’état le requiert dans les services de néonatologie ». Dans les zones les plus défavorisées, l’offre de soins périnataux est souvent insuffisante, les délais d’attente s’allongent et les moyens humains manquent cruellement.

Prématurité et complications néonatales au cœur des décès

Si le rapport de l’Igas ne détaille pas exhaustivement les causes médicales précises de chaque décès, il pointe néanmoins plusieurs facteurs récurrents. La prématurité demeure l’une des principales causes de mort néonatale. Les complications liées à des grossesses insuffisamment suivies, les infections néonatales, les malformations congénitales et les détresses respiratoires figurent également parmi les pathologies les plus fréquemment associées aux décès de bébés. Le Docteur Robert Cohen déplore d’ailleurs que « notre système de surveillance ne permet pas de dire de quoi sont morts précisément ces enfants », pointant du doigt une lacune majeure dans la collecte et l’analyse des données de santé publique.

Les auteurs du rapport insistent sur la nécessité d’améliorer la détection précoce des grossesses à risque et de renforcer les capacités des services de néonatologie. Les unités de soins intensifs néonatals, souvent saturées, ne disposent pas toujours des moyens suffisants pour prendre en charge l’ensemble des nouveau-nés nécessitant une surveillance accrue. La prise en charge des grossesses multiples, plus fréquentes avec le recours croissant à la procréation médicalement assistée, exige des compétences et des équipements spécialisés, dont certains territoires sont dépourvus.

La France largement distancée par ses voisins européens

La position de la France au sein de l’Union européenne est particulièrement préoccupante. Avec un taux de 4,1 pour mille en 2024, le pays se situe bien au-delà de la moyenne européenne de 3,3 pour mille. Des pays comme l’Italie, le Portugal, mais aussi la Finlande ou la Suède, affichent des performances nettement supérieures, avec des taux de mortalité infantile autour de 2,5 pour mille, voire inférieurs. Certains pays scandinaves ont concentré les naissances dans de grandes maternités, tandis que d’autres, comme l’Italie, ont conservé de petits établissements tout en obtenant de meilleurs résultats.

Le rapport de l’Igas écarte d’ailleurs l’hypothèse selon laquelle la fermeture des petites maternités expliquerait à elle seule la hausse de la mortalité infantile. Les auteurs estiment que « proposer comme solution à un grave problème de santé publique, multiforme et multifactoriel, la seule hausse du seuil minimal d’activité des maternités » (actuellement fixé à 300 accouchements par an) « constituerait une réponse mécanique, datée ». Le débat reste néanmoins vif entre élus locaux, attachés au maintien de maternités de proximité, et sociétés savantes de médecins, qui jugent que certains établissements, par manque d’activité, représentent un danger pour les mères et les nouveau-nés.

Quatre défis sanitaires majeurs à relever

Face à la situation, plusieurs défis majeurs se dessinent pour les années à venir. Le premier concerne l’amélioration du suivi des grossesses, en particulier pour les femmes issues de milieux défavorisés. Il s’agit de déployer des actions de prévention ciblées, de renforcer les consultations prénatales et de garantir un accès équitable aux soins périnataux sur l’ensemble du territoire. La ministre de la Santé, Stéphanie Rist, a annoncé début juillet 2026 plusieurs mesures allant dans ce sens, notamment la révision de décrets sur les soins périnataux datant des années 1990, jugés obsolètes.

Le deuxième défi porte sur le renforcement des services de néonatologie. Les capacités d’accueil et de prise en charge des nouveau-nés fragiles doivent être augmentées, avec des investissements dans les équipements médicaux et dans la formation des personnels soignants. Isabelle Derrendinger, présidente du conseil national de l’Ordre des Sages-Femmes, regrette que le rapport ne traite pas suffisamment « la question centrale du déficit des ressources humaines ». Les sages-femmes, gynécologues-obstétriciens et pédiatres sont en première ligne pour prévenir et traiter les complications, mais ils manquent cruellement dans de nombreux territoires.

Le troisième défi concerne la lutte contre les inégalités sociales et territoriales de santé. Il passe par des politiques publiques volontaristes, associant ministères de la Santé, de la Cohésion des territoires et des Solidarités, afin de garantir à toutes les femmes enceintes, quel que soit leur lieu de résidence ou leur niveau de revenu, un accès à des soins de qualité. Les régions d’outre-mer, particulièrement touchées, nécessitent une attention renforcée et des moyens spécifiques. La crise démographique que traverse le pays rend d’autant plus urgent l’investissement dans la santé périnatale.

Enfin, le quatrième défi réside dans l’amélioration du système de surveillance et de collecte des données. Comme le souligne le Docteur Robert Cohen, l’absence de données précises sur les causes médicales exactes des décès empêche une analyse fine et une adaptation rapide des politiques de santé. Développer un système de surveillance performant, permettant de suivre en temps réel l’évolution de la mortalité infantile et d’identifier les facteurs de risque émergents, constitue un préalable indispensable à toute action efficace.

Une publication discrète qui suscite l’indignation

La publication discrète du rapport de l’Igas, huit mois après sa remise en janvier 2026, a suscité de vives réactions parmi les professionnels de santé et les observateurs. Selon Le Canard enchaîné, qui avait révélé l’existence du rapport, Isabelle Derrendinger y voit un choix « significatif de la façon dont on traite la périnatalité et la santé des femmes en France ». Publier un tel document au début du mois d’août, période peu propice aux débats publics approfondis, interroge sur la volonté réelle du gouvernement de s’emparer pleinement de la question. Le ministère de la Santé a salué « un travail de fond, très riche, (qui) a vocation à alimenter le débat public », mais les annonces concrètes se font encore attendre, la question des maternités ayant été reportée à octobre 2026.

Olivier Morel, secrétaire du Collège national des gynécologues et obstétriciens (CNGOF), juge « incompréhensible qu’il ait fallu des mois pour obtenir un rapport qui ne reprend même pas la question centrale du déficit des ressources humaines ». Au-delà des déclarations d’intention, les professionnels de santé attendent des moyens concrets et des engagements budgétaires pour inverser durablement la tendance.

La mortalité infantile en France ne constitue pas seulement un indicateur statistique parmi d’autres. Elle reflète l’état de santé d’une société, sa capacité à protéger ses membres les plus vulnérables et à garantir l’égalité d’accès aux soins. Quinze ans de dégradation continue appellent une réponse politique à la hauteur de l’enjeu, mobilisant l’ensemble des acteurs du système de santé, des élus locaux aux professionnels de terrain, pour que chaque enfant, quel que soit son milieu d’origine, puisse bénéficier des meilleures chances de survie et de développement.

Laisser un commentaire

Share to...