Pasqal est une belle réussite française. La société spécialisée dans le quantique va ouvrir son siège américain à Chicago. Trop peu connue du grand public nous avons décidé d’y consacrer un article.
Une pépite française née de la recherche fondamentale
Fondée en 2019 à partir des travaux du physicien Alain Aspect, prix Nobel de physique, la société Pasqal illustre la capacité de la recherche publique française à engendrer des champions technologiques mondiaux. L’entreprise, issue de l’écosystème du Campus de Paris-Saclay, est spécialisée dans les ordinateurs quantiques à atomes neutres – une technologie utilisant des atomes piégés par laser pour effectuer des calculs à une vitesse inatteignable pour les ordinateurs classiques. Dès sa création, Pasqal s’est distinguée par une approche intégrée : elle conçoit à la fois le matériel quantique, les algorithmes et les outils logiciels permettant aux entreprises d’exploiter ces nouvelles capacités. Cette stratégie « full-stack » lui a permis de se positionner rapidement face aux géants du secteur comme IBM, IonQ ou Rigetti, en revendiquant des solutions plus stables et plus énergétiquement efficientes. Soutenue par le Plan Quantique lancé par l’État français en 2021, la société a bénéficié d’un environnement favorable combinant financements publics, recherche académique et capital-risque. Elle a depuis levé plusieurs dizaines de millions d’euros et emploie désormais plus de 300 ingénieurs et chercheurs à travers huit pays. Parmi ses clients et partenaires figurent BMW, LG, EDF, Thales et Siemens — autant de grands groupes industriels cherchant à anticiper la révolution du calcul quantique.
Un investissement stratégique aux États-Unis
En octobre 2025, Pasqal a franchi une nouvelle étape majeure en annonçant la création de son siège social américain à Chicago, au sein du Illinois Quantum and Microelectronics Park (IQMP). Ce projet représente un investissement de 65 millions de dollars et la création d’au moins 50 emplois hautement qualifiés. L’installation abritera l’un de ses futurs ordinateurs quantiques de production, que la société présente comme « le plus puissant au monde » au moment de sa mise en service. Cette décision marque l’ancrage de Pasqal dans le cœur de la politique industrielle américaine du quantique. Le gouverneur de l’Illinois JB Pritzker, à l’origine du parc, a salué cette implantation comme une avancée stratégique dans son ambition de faire de l’État « le principal centre de développement quantique des États-Unis ». Le projet bénéficie de plusieurs leviers publics : un crédit d’impôt MICRO (Manufacturing Illinois Chips for Real Opportunity) et un prêt de 15 millions de dollars accordé par l’Illinois Finance Authority. Le choix du site n’est pas anodin : le parc est installé sur l’ancien complexe sidérurgique U.S. Steel South Works, désaffecté depuis plus de trente ans, et symbolise la reconversion industrielle de Chicago vers les technologies de pointe. D’autres acteurs majeurs du quantique, tels qu’IBM, Diraq, Infleqtion, Fermilab ou Argonne National Laboratory, y ont également investi. Pour Pasqal, cette implantation offre une visibilité accrue, un accès direct aux talents américains et un ancrage au sein d’un écosystème scientifique et industriel de tout premier plan.
La montée en puissance du quantique comme actif économique
L’investissement de Pasqal aux États-Unis intervient dans un contexte de forte compétition mondiale pour la suprématie quantique. Selon McKinsey & Company, le marché global du quantique pourrait atteindre 90 milliards de dollars d’ici 2040, dont près de la moitié dans le calcul et les services associés. Les États-Unis et la Chine dominent les financements publics, mais l’Europe rattrape son retard grâce à des initiatives coordonnées — en particulier le Quantum Flagship européen et les plans nationaux français et allemand. Dans ce paysage, la présence d’un acteur français au cœur du cluster américain constitue un symbole fort. Elle traduit la capacité de la France à exporter non seulement des produits, mais une expertise scientifique de pointe, issue directement de la recherche fondamentale. Pasqal prévoit de faire évoluer ses systèmes actuels, composés d’environ 200 qubits, vers des architectures de 10 000 qubits au cours de la prochaine décennie — un saut technologique majeur susceptible de bouleverser les modèles de calcul utilisés en finance, logistique, énergie ou cybersécurité. Sur le plan macroéconomique, ce type d’implantation est aussi porteur d’effets structurants : il attire des investissements croisés, crée des filières locales, et positionne la France comme un partenaire crédible de l’innovation américaine. Le pari de Pasqal pourrait inspirer d’autres entreprises françaises de la deep-tech, souvent freinées par la taille de leur marché domestique, à s’implanter directement sur les grands pôles technologiques étrangers.
Le modèle Pasqal : science, industrie et stratégie
Ce succès repose sur un modèle rare en Europe : une entreprise née dans un laboratoire, capable de transformer une découverte scientifique en produit commercial, tout en conservant un haut niveau d’indépendance technologique. Pasqal a fait le choix d’une croissance maîtrisée, privilégiant la recherche appliquée et la coopération industrielle à la spéculation financière. Elle investit dans ses propres infrastructures de production, comme son usine de processeurs quantiques à Sherbrooke (Québec), inaugurée en juin 2025, et multiplie les partenariats technologiques pour bâtir une chaîne de valeur cohérente et souveraine.
L’expansion américaine n’est donc pas un simple effet d’annonce : elle s’inscrit dans une stratégie globale d’équilibre entre l’Europe et l’Amérique du Nord, avec un positionnement clairement transatlantique. Dans un contexte où les États investissent massivement dans les technologies critiques, la présence d’une société française dans le dispositif américain du quantique témoigne d’une nouvelle forme d’influence économique fondée sur l’innovation scientifique.
Un signal pour la French Tech et l’économie de la connaissance
Au-delà de la réussite individuelle, Pasqal incarne une transformation plus profonde : celle d’une économie française capable de valoriser la science comme actif stratégique. Son implantation aux États-Unis est un signe de maturité pour la French Tech, mais aussi un rappel : la compétitivité mondiale dans les technologies de rupture ne se gagne pas uniquement avec du capital, mais avec du savoir. En exportant son expertise, Pasqal contribue à rééquilibrer la perception de la technologie européenne — souvent considérée comme suiveuse — et montre que la France peut jouer dans la cour des leaders mondiaux. L’entreprise s’impose ainsi comme un symbole d’un nouveau modèle industriel : une alliance entre science publique, entrepreneuriat privé et stratégie internationale, où la recherche devient moteur de puissance économique.
