Le 8 juillet 2025, l’Union européenne a annoncé l’ouverture de son fonds de défense de 150 milliards d’euros aux entreprises du Royaume-Uni et du Canada. Jusqu’à présent, ce fonds était réservé aux États membres de l’UE, visant à financer des projets militaires communs et à renforcer l’autonomie stratégique de l’Union face à des acteurs internationaux de plus en plus indépendants, notamment les États-Unis.
Cette ouverture se fait par des accords bilatéraux qui entreront en vigueur fin juillet 2025, permettant aux entreprises de ces deux pays non-membres de l’UE de participer à des marchés publics européens financés par ce fonds. L’objectif annoncé est de favoriser une collaboration accrue dans le domaine de la défense, tout en renforçant la souveraineté européenne face aux fluctuations des politiques internationales.
Le fonds de défense européen : un projet ambitieux pour l’autonomie de l’UE
L’Union européenne s’est dotée, ces dernières années, d’une ambition géopolitique claire : renforcer son indépendance stratégique, notamment sur le plan militaire. Face à un monde multipolaire et aux évolutions incertaines des relations internationales, la Commission européenne a mis en place un fonds de défense d’une ampleur sans précédent, doté de 150 milliards d’euros.
Ce fonds vise à soutenir la production d’équipements militaires, à favoriser des achats communs entre États membres et à répondre aux besoins de réarmement de l’UE. Mais dans un contexte marqué par la montée des tensions géopolitiques, l’objectif est aussi de réduire la dépendance de l’Europe vis-à-vis des États-Unis, dont la politique de défense en Europe reste incertaine, notamment sous les gouvernements successifs de Donald Trump.
Les prêts consentis dans le cadre de ce fonds seront octroyés à des conditions financières extrêmement avantageuses, avec des taux bien inférieurs à ceux pratiqués par 20 des 27 pays membres de l’Union européenne, y compris la France. Cela constitue un levier pour que les États européens, confrontés à une hausse des dépenses militaires, puissent renforcer leur armée sans avoir à supporter le poids financier de ces investissements sur leur budget national. En parallèle, la Commission européenne a annoncé qu’elle assouplirait les règles budgétaires pour permettre aux États membres de réaliser ces investissements sans craindre de violer les critères du déficit public imposés par Bruxelles.
Mais cette stratégie ne concerne pas uniquement les pays de l’Union européenne : elle vise à établir des partenariats avec d’autres pays stratégiques, dont le Royaume-Uni et le Canada. Ces deux nations, pourtant non membres de l’UE, disposeront désormais d’un accès direct à ce fonds, leur permettant de participer aux appels d’offres financés par l’UE.
Une concurrence accrue pour l’industrie de défense européenne
La décision d’étendre l’accès à ce fonds aux entreprises britanniques et canadiennes pose un certain nombre de questions pour l’industrie de défense européenne, en particulier pour les entreprises françaises. Actuellement, ces dernières font déjà face à une forte concurrence de la part d’acteurs d’autres pays européens. Mais l’accès des entreprises non-membres de l’Union européenne à ce fonds crée un nouveau déséquilibre potentiel dans un marché déjà tendu.
Les entreprises britanniques, notamment, disposent d’une industrie de défense bien établie, avec des acteurs majeurs comme BAE Systems, qui pourraient rapidement tirer parti de ce financement de l’Union européenne pour développer des projets communs avec des pays européens. Le Canada, quant à lui, met en avant son expertise dans des domaines spécifiques, comme les technologies de défense cybernétique et les équipements militaires à haute technologie. Si ces entreprises ont maintenant un accès privilégié aux financements européens, elles se retrouveront en position de force face à des compétiteurs européens, notamment français, qui peinent déjà à maintenir leur compétitivité en raison de la politique de non-préférence nationale appliquée en France.
Le Royaume-Uni et le Canada : des différences de normes
Une question clé qui se pose est celle des différences de normes et des critères de production imposés par l’Union européenne aux entreprises étrangères qui souhaitent bénéficier de ce fonds. En effet, si les entreprises britanniques et canadiennes peuvent désormais accéder à ce financement, elles devront tout de même se conformer aux exigences de l’UE en matière de production militaire. Mais ces entreprises non-européennes n’étant pas soumises aux mêmes règles internes de l’UE, notamment en termes de production locale, cela pourrait leur offrir des avantages compétitifs importants.
L’UE exige que 65 % des produits financés par ce fonds soient fabriqués au sein de ses frontières ou dans des pays partenaires ayant un accord de défense avec l’Union. Mais ces règles peuvent sembler floues et interprétables pour les entreprises britanniques et canadiennes. Le Royaume-Uni, après son départ de l’Union européenne, ne se conforme plus aux régulations européennes en matière de production locale, ce qui pourrait lui permettre de contourner certaines restrictions imposées aux entreprises de l’UE. Par ailleurs, le Canada, bien qu’allié stratégique de l’UE, dispose également de ses propres priorités et régulations en matière de défense, qui ne sont pas toujours alignées avec les critères européens.
Ces divergences pourraient fragiliser l’unité du marché de défense de l’Union européenne et entraîner des tensions concernant les conditions de production et de financement des équipements militaires. Les entreprises françaises risquent de voir leur position déjà précaire se détériorer face à cette concurrence accrue, qui bénéficie d’une plus grande souplesse en matière de normes de production et d’adaptation aux marchés internationaux.
Les défis pour la France : maintenir une industrie de défense souveraine
Dans ce contexte de concurrence exacerbée, la France se trouve confrontée à un double défi. D’une part, elle doit continuer à défendre l’idée d’une industrie de défense de l’Union européenne forte et souveraine, capable de rivaliser sur la scène mondiale, tout en préservant ses propres entreprises de défense des effets d’une concurrence étrangère déloyale. D’autre part, la France devra trouver des moyens de soutenir ses propres acteurs dans ce nouveau contexte où la compétitivité ne se mesure plus seulement à la qualité des équipements, mais aussi à l’accès à des financements privilégiés.
Le gouvernement français pourrait donc être amené à repenser sa politique de soutien à ses entreprises de défense. Cela pourrait inclure un renforcement des partenariats bilatéraux, mais aussi une réévaluation de la manière dont les financements de l’Union européenne sont attribués, afin de garantir que les entreprises françaises ne soient pas défavorisées par rapport à leurs concurrents britanniques et canadiens. À cet égard, le gouvernement français pourrait plaider pour des mécanismes de soutien plus équitables et pour des mesures qui renforcent la position des entreprises nationales dans la compétition pour les contrats militaires européens.


