Journal de l'économie

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​« L’Etat ne peut pas se transformer en « père fouettard » et réguler avec des mesures très restrictives les acteurs innovants de l’économie collaborative »





Le 4 Septembre 2019, par La Rédaction

Édouard Dumortier – CEO et cofondateur d’Allovoisins


Le Journal de l’Économie - Les indicateurs économiques indiquent une très nette progression des pratiques collaboratives dans les modes de consommation. Pensez-vous que ce modèle basé sur le partage et l’échange peut marquer un véritable changement dans les habitudes de consommation ?

Edouard Dumortier - L’économie collaborative est tout sauf un effet de mode. Il serait plus pertinent de parler de tendance de fond. Une tendance de fond qui repose sur un principe simple et ancien, celui du troc. L’économie collaborative n’a en effet rien inventé, car le troc existait avant l’argent.  Les nouvelles technologies remettent au goût du jour les échanges collaboratifs de services ou de biens.
Tout ceci est donc la suite logique de l’émergence et de la maturité du Web, qui a permis d’abord la création du contenu, puis le partage et l’interaction, et est aujourd’hui dans une logique de démocratisation complète des usages. Le Web est ainsi rentré « dans l’air du temps », avec des changements d’habitude de consommation qui sont désormais bien ancrés. Citons par exemple les succès d’Airbnb ou bien encore de Spotify pour la musique. Enfin, ajoutons que ce n’est pas du tout générationnel. Si l’on prend l’exemple de notre site, AlloVoisins, une bonne part de l’audience est chez les plus de 45 ans.

Le JDE - La régulation peut-elle fragiliser le modèle de l’économie collaborative ? Les pouvoirs publics doivent-ils s’engager vers une plus stricte régulation des acteurs de ce marché ?

Edouard Dumortier - Avec la consommation partagée par Internet, nous sommes dans un monde émergent et innovant. Forcément, l’innovation a toujours un pas d’avance sur la régulation. Mais le consommateur est friand des possibilités collaboratives offertes, et face à cette démocratisation des usages, il est clair qu’il est nécessaire de réguler pour mieux les développer et ce, de manière harmonieuse. Qui plus est, les règles existantes ne sont pas toujours simples et sont parfois obsolètes. Ainsi la vente d’une perceuse sur un site comme « Leboncoin » n’est pas imposable, alors que sa location l’est! Idem, la frontière est ténue entre le covoiturage et le transport conventionnel.

En France, le paradoxe c’est que l’on est très bien placé avec de belles réussites sur ce domaine et que l’on possède la part de consommateurs collaboratifs la plus importante d’Europe. l’Etat, qui se félicite d’avoir des champions hexagonaux, ne peut pas se transformer en « père fouettard » et réguler avec des mesures très restrictives comme la taxe GAFA, et donner ainsi des signaux contraires aux développements en cours.
Soulignons que les règles se doivent aussi d’être cohérentes. Au moins au niveau des pays européens. Par exemple, la Belgique a mis en place une franchise fiscale pour l’économie collaborative. Il ne s’agirait donc pas de freiner l’activité en France par des mesures contrariant la montée en puissance actuelle. Il y a une maxime, certes un peu simpliste, qui énonce que « quand il y a une idée innovante, les Américains font de cette idée un business, les Chinois la copient et les Européens la réglementent ». L’Etat doit donc être attentif au contexte national et international pour réglementer sans défavoriser l’activité et les nouvelles start-up du domaine. 

Le JDE - Une étude du Ministère de l’Économie et des Finances datée de 2016, estime que le marché de l’économie collaborative pèsera 305 milliards d’euros à l’horizon 2025. Pourtant, un nombre important de ces plateformes, dont le géant américain Uber, est connu pour avoir des modèles économiques fragiles. Pensez-vous que ces mécanismes, principalement basés sur des commissions sur les transactions, sont viables sur le long terme ?
 
Edouard Dumortier - Les modèles économiques basés sur les commissions sur transactions ne sont pas bien adaptés et peuvent être très vite fragilisés. Et pour plusieurs raisons : les volumes ne sont pas toujours adéquats avec le commissionnement, et il y a des paiements qui sont hors plateformes, par exemple dès l’instant où une prestation devient fréquente et récurrente et que la relation est établie. Notre modèle qui, a contrario, est basé sur un abonnement, se veut « freemium ». La plupart de nos utilisateurs ne déboursent pas un centime, mais ceux qui veulent bénéficier d’un accès illimité aux différentes fonctions du site le peuvent pour une somme modique, calculée en fonction de leur usage et profil.
C’est un choix que nous avons fait dès le départ, et le modèle, basé sur la demande et non l’offre, a fait ses preuves et est l’une des principales raisons du succès croissant de la plateforme.

Le JDE - AlloVoisins, c’est aujourd’hui 3 millions de membres en France dont 3.000 nouveaux inscrits chaque jour. Comment voyez-vous l’avenir de la plateforme ?

Edouard Dumortier - Tous les utilisateurs d’AlloVoisins sont dans une démarche locale, voire ultralocale de services de quartier, que cela soit pour du bricolage, du jardinage, du soutien scolaire ou encore des travaux ménagers comme le repassage. Le prêt d’outillage comme le matériel de puériculture est également bien développé. On est dans la « vraie vie » avec une relation de confiance qui s’établit vite entre voisins, et un système d’évaluation qui complète également le niveau de sécurité indispensable. Nous sommes donc confiants pour l’avenir. Le nombre de nouveaux inscrits est de plusieurs milliers par jour pour un volume d’usagers actifs postant des demandes qui se situe chaque mois entre 35 et 40%. L’engouement est donc au rendez-vous avec une répartition des usages qui touchent à la fois toutes les classes d’âge et aussi bien l’urbain que le rural. L’objectif est de pérenniser cette croissance et d’envisager prochainement un déploiement à l’international.



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