Journal de l'économie

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Allumer le feu sacré chez nos jeunes





Le 17 Septembre 2020, par Landry RICHARD


Dans l’ouvrage « La densification de l’être (1) », le médecin psychiatre des armées Gérard CHAPUT explique :
En 1996, le Président Jacques Chirac décida de professionnaliser les armées. L’intelligentsia, traumatisée par le putsch d’Algérie, inventa, à l’instar de l’Allemagne, la notion de « citoyen soldat » faisant du combattant un simple citoyen auquel on confie les armes de la Nation pour défendre les grandes valeurs républicaines. La notion de « soldat de la paix », oxymore ô combien pernicieux, a eu pour conséquence de « civilianiser » le militaire (2). Cette vision incompatible avec l’exercice du métier des armes interdisait, de facto, d’opposer les « valeurs » du monde civil à celles du monde militaire. Ces « idéologies lénifiantes » ont atteint leur fin avec le drame d’Ouzbin (3).
 
Même s’il est difficile de le formuler de cette façon, ce drame a permis la prise de conscience, de la nécessité d’apprendre à savoir-faire-face, pour ceux que l’on appelle les sentinelles de la société, ceux qui par leurs professions (forces de l’ordre, militaires, pompiers, mais aussi enseignants, médecins, magistrats, etc.) côtoient les tabous de nos modèles sociétaux que sont la mort, la violence, la faim, la détresse, la laideur physique ou morale, se retrouvent d’autant plus démunis pour affronter cette réalité qui est cachée au plus grand nombre et plus grave encore, dans un contexte sociétal éloigné de la notion de densification.
 
Le monde moderne, dans un contexte de progrès scientifiques et techniques accéléré, dans une nouvelle ère numérique, affranchit effectivement nos concitoyens de nombreuses contraintes matérielles. La société de consommation a promu le bien-être comme valeur suprême. La France, de longue tradition agricole a, en moins de deux siècles, quitté la civilisation terrienne, connu une phase d’industrialisation rapide pour atteindre, à l’issue des Trente glorieuses le modèle d’une société « tertiaire », au sein de laquelle l’ancrage dans la terre, dans le concret, laisse place à l’abstraction et au virtuel en pleine révolution numérique.
 
La société entière est aujourd’hui marquée dans ses modes de pensée (et d’action) par l’hédonisme (mon bien-être à tout prix), de sa naissance à sa mort. La réussite personnelle passe, avant tout, par l’acquisition de biens matériels, pour certains par le maintien d’une parfaite condition physique, et par l’affranchissement de toute dépendance. S’opposant aux générations précédentes, à leur esprit de sacrifice souvent mêlé de jansénisme, la société nouvelle refuse la frustration en tant que limite à la liberté. L’homme contemporain éprouve d’énormes difficultés à accepter la moindre limitation à son désir, considérant par exemple inadmissible que son forfait mobile illimité ne fonctionne pas en toute zone, ou qu’une tempête l’empêche de mener à bien ses projets de vacances.
 
S’il a fallu aux générations précédentes des décennies, des siècles de labeur et de persévérance pour construire châteaux et cathédrales, pour entrer dans l’ère du progrès, l’Homme du 21e siècle exige un gain immédiat, avec un minimum de contraintes.
 
 « Aux officiers qu’on appelle dans l’armée, qu’il soit demandé, avant tout, d’être des convaincus et des persuasifs, osons dire le mot, des apôtres doués au plus haut point de la faculté d’allumer le feu sacré dans les jeunes âmes : ces âmes de vingt ans prêtes pour les impressions profondes, qu’une étincelle peut enflammer pour la vie, mais qu’aussi le scepticisme des premiers chefs rencontrés peut refroidir à jamais. »
 
Le rôle social de l’officier, Maréchal Lyautey

Landry RICHARD
Landry RICHARD
Ces mots du Maréchal Lyautey sont intemporels, ils sont parfaitement adaptés à notre époque moderne où plus que jamais, nos jeunes ont besoin d’une motivation nouvelle, emprunte d’une sincérité d’action de la part des officiers, propulseurs d’attraction. Même si le principe de responsabilisation invite les individus à devenir eux-mêmes les acteurs principaux de leur réussite. Nul doute que la réalisation et la reconnaissance sont omniprésentes dans la visualisation mentale des tâches réalisées par les acteurs de l’intervention. L’intérêt du travail lui-même n’est probablement pas à démonter, la quête de l’excellence ne pouvant se faire sans l’amour de sa discipline…
Même à très haut niveau, les grands acteurs de l’excellence font l’expérience de nouveaux apprentissages. Pour donner raison au fameux dicton « on en apprend tous les jours », les plus appliqués trouvent un intérêt motivationnel à apprendre de nouvelles choses sur leur discipline ou sur eux-mêmes.
En matière de perspective et de plan de carrière, l’histoire ressemble à celle des sportifs de haut niveau. La majorité des membres des forces d’intervention classiques feront carrière dans leurs institutions respectives, d’autres sauront se servir de leur expérience pour la valoriser dans d’autres horizons, publics ou privés.
 
Là où il faut être très vigilant en matière d’optimisation du potentiel, c’est que si nous souhaitons renforcer la motivation, il ne faut pas seulement prendre en compte les facteurs d’hygiène (selon la théorie d’Herzberg (4)) à savoir les conditions de travail, la sécurité, le statut, le salaire, la qualité de la supervision (hiérarchie), la politique et l’administration de l’entité d’appartenance et la qualité des rapports interpersonnels au risque de se tromper complètement avec l’authentique aspect motivationnel, et ce toujours dans un contexte générationnel évoluant. Les facteurs de motivation étant la réalisation et la reconnaissance, la responsabilisation, l’intérêt du travail, les nouveaux apprentissages et les perspectives et plan de carrière.
 
Pourtant, de nos jours, chaque individu, sans être individualiste, se voit unique, c’est d’ailleurs très culturel en occident contrairement à d’autres peuples, asiatiques notamment, où le collectif prime sur l’individu. Je crois qu’il est essentiel pour l’officier nouveau d’avoir un profond respect pour cette unicité de l’être s’il veut réussir cet « allumage du feu sacré ». Ce qui a changé fondamentalement depuis l’époque de Lyautey, est la capacité à accéder à la connaissance pour tous et à plus forte raison pour les générations Y et Z. Car Lyautey rappelait aux privilégiés de l’intelligence, de l’éducation, de la fortune, que leurs premiers devoirs étaient envers les humbles et les déshérités. Il leur demandait de communier dans « la religion de la souffrance humaine » mais les écarts sociaux se sont très nettement nivelés et les évolutions sociales de nos sociétés modernes ont fini de bouleverser, à travers l’accès à la connaissance les différences majeures qui existaient entre le soldat et l’officier. Il n’est pas rare aujourd’hui, dans nos rangs d’avoir des subalternes ayant un niveau d’instruction égal voir supérieur à celui de l’officier, un autre changement de paradigme particulier qui pointe un renversement de situation majeur en matière d’autorité.
 
[1] « Editions PIPPA, 2018 »
[2] C’est-à-dire, penser le militaire comme un simple civil « repeint » en kaki
[3] On serappelle qu’en août 2008, dix militaires français tombèrent au champ d’honneur dans une embuscade tendue par les Talibans.
[4Frederick Irving Herzberg (1923 - 2000), psychologue américain célèbre pour ses travaux sur l’enrichissement des tâches au travail. (théorie des deux facteurs, théories des besoins et des motivations).Il va s’intéresser aux relations de travail d’un point de vue humanitaire et aux conditions de travail au milieu industriel – Frederick HERZBERG, 1971, « Le travail est la nature de l’homme », Broché



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