Journal de l'économie

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Arnaud Manas : « L’Or de la guerre froide »





Le 13 Juillet 2022, par Bertrand Coty interview

Docteur en histoire et en économie, chercheur associé à Paris I-Sorbonne, Arnaud Manas dirige le service du Patrimoine et des Archives de la Banque de France. Il est notamment l’auteur de L’Or de Vichy.


Arnaud Manas © D.R.
Arnaud Manas © D.R.
Arnaud Manas, vous écrivez un ouvrage publié aux éditions du cerf, « L’Or de la guerre froide ». Quelle est l’origine de cet ouvrage qui traite de la guerre de l’or après 1945 ?

Tout d’abord, il y a la découverte fortuite en 2020 d’archives oubliées. Plusieurs dossiers sensibles avaient été enfouis dans une chambre forte de La Souterraine. La Souterraine, faut-il le rappeler, est l’immense salle forte de plus d’un hectare qui fut construite dans l’entre-deux-guerres à 30 mètres de profondeur sous le siège de la Banque de France. C’est dans ce lieu mythique que l’or de la France est toujours conservé. Mais pour revenir à ces dossiers oubliés, ils concernaient notamment la localisation précise du stock d’or après la Seconde Guerre mondiale et à la refrappe secrète de vrais-faux napoléons. Ces archives levaient un coin du voile qui avait été jeté sur l’or après sa démonétisation par Nixon et la fin du système de Bretton Woods dans les années 1970.

Ensuite, il y avait l’opacité qui entoure le sujet comme s’il était encore un peu tabou. Tout le monde connaît le célèbre discours de De Gaulle de 1965 dans lequel le Général dénonce l’hégémonie du dollar et prône le retour à l’étalon-or. Cependant, les manœuvres secrètes qui l’entourèrent et les coups bas que se firent la France et les États-Unis pendant les années 1960 sont toujours restés dans l’ombre. Revenir sur ces épisodes et surtout leur genèse ne pouvait qu’être éclairant.

Enfin, ce livre constitue la suite naturelle de L’or de Vichy issu de ma thèse de doctorat et publié en 2016. Il fallait continuer l’histoire de l’or qui s’arrêtait en 1945. Pendant la Seconde Guerre mondiale, la France du général de Gaulle avec les Alliés s’opposa à Vichy et aux nazis pour la maîtrise de l’or. Pendant la guerre froide, la France se trouvait dans le même camp que les États-Unis et le Royaume-Uni contre l’URSS, mais la France cherchait aussi son autonomie. Comme s’exclama un jour le Général de Gaulle : « Les Américains font croire que ne pas être d’accord avec eux, c’est vouloir rompre l’Alliance atlantique et mettre en danger la liberté de l’Occident. Cuba leur est monté à la cervelle. En Amérique du Sud, en Europe, en Asie, tout le monde en colonne par deux derrière l’oncle Sam, sinon gare à vous ! »
 
Peut-on parler de crise entre les alliés alors ?

Il s’agit bien d’une crise même si elle se joue en sourdine et sur le mode mineur. La baisse des réserves d’or de Fort Knox et le fait que la France puisse posséder une force de frappe indépendante de celle des États-Unis étaient les deux plus grandes hantises de Kennedy. Devant les efforts des Américains pour empêcher la France de développer l’arme nucléaire, le général de Gaulle utilisa l’arme de l’or. Il demanda notamment la conversion des dollars en or et ordonna le rapatriement de l’or des États-Unis en France. Comme cette décision qui fut vécue comme une provocation par les Américains, coïncida avec la sortie du film Goldfinger, le Général fut immédiatement caricaturé par la presse américaine en Gaullefinger. Les relations franco-américaines atteignirent à cette période leur point bas de tout l’après-guerre. Il faudra atteindre la présidence de Nixon pour connaître un réchauffement relatif.
 
En quoi cette page oubliée de l’Histoire éclaire-t-elle l’affirmation de l’indépendance poursuivie par Paris ?
 
Loin d’être la caricature donnée par les États-Unis, le général de Gaulle ne chercha pas l’explosion du système ou la confrontation à tout prix. La France fut constructive et a, au contraire, tenté de réformer et d’améliorer le système monétaire international de Bretton Woods. Elle souhaitait plus d’égalité pour une plus grande stabilité. Le pouvoir hégémonique du dollar et l’égoïsme monétaire américain étaient pour le monde entier un facteur de risque et une cause structurelle de fragilité. C’est pourquoi les Français ont cherché à mettre au point un ensemble de « règles du jeu » susceptible d’être respecté par tous en espérant une meilleure et plus juste coopération internationale.

Ce souci d’un rééquilibrage est allé de pair avec la recherche d’une autonomie monétaire et financière afin d’éviter la dépendance étrangère. L’asservissement de la livre sterling au dollar a conduit au traumatisme de 1976 lorsque les Britanniques devront demander au FMI de l’aide dans des conditions humiliantes.
 
Cela a-t-il façonné notre monde d’aujourd’hui et de quelle manière ?
 
La guerre froide ne s’est pas arrêtée avec la fin du système des changes fixes de Bretton Woods. Si le dollar est toujours resté la monnaie dominante, l’or a perdu sa place centrale et le pétrole est devenu alors la matière première stratégique par excellence.

Avec le nouveau régime des changes flottants qui est advenu dans les années 1970, on a assisté à l’apothéose des marchés financiers. À l’approche de l’an 2000, l’or semblait être complètement passé de mode, au point que beaucoup de banques centrales ne voulaient plus en détenir du tout. La Banque d’Angleterre, après les années Thatcher et l’essor formidable de la City, décida de vendre les deux tiers de ses réserves. Quelques années plus tard, la France décida de suivre, plus modestement, le mouvement et convertit un sixième de son stock qui fut placé en dollars et dans d’autres devises.

C’est la crise financière de 2008 qui redonna tout son lustre à l’or. L’or, désormais indépendant des monnaies nationales, conserve son rôle traditionnel de valeur refuge. Son cours suit les soubresauts de l’actualité. Il constitue toujours l’actif d’ultime recours des banques centrales. Rassurant, le stock français (2 346 tonnes) repose immobile dans le premier arrondissement de Paris à 30 mètres sous terre. Cependant – et c’est peut-être une des leçons de la guerre froide – annoncer la fin de l’or et de ses tribulations serait aussi présomptueux qu’annoncer la fin de l’Histoire.




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