Journal de l'économie

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Biden 1 ou Obama 3 ?





Le 27 Janvier 2021, par Nicolas Lerègle

Nous, les Européens, risquons de regretter Donald. La victoire de Joe Biden a engendré un engouement tout aussi légitime que surprenant en France et en Europe.


Biden 1 ou Obama 3 ?
Donald décontenançait, agaçait voire effrayait par son comportement et ses prises de position aussi erratiques, changeantes qu’incompréhensibles pour nos esprits européens. Joe Biden, pensons-nous, va nécessairement adopter des positions proches des nôtres et donc, intuitivement, de nos intérêts. Cette recherche analogique est souvent trompeuse faisant de l’autre un alter ego au risque d’oublier des différences fondamentales entre les États-Unis d’Amérique et l’Europe qui ne manqueront pas d’apparaitre et d’avoir un effet plus déstabilisant que rassurant.

Le républicanisme affiché de Trump était perçu comme un extrémisme de droite porteur de divisions et auquel il semble difficile d’adhérer, on s’étonnait presque qu’il soit le reflet des convictions des 75 millions d’Américains ayant voté pour lui. Le démocrate Biden apparait comme rassurant et œcuménique dans sa volonté d’union et de rassemblement, en France on le placerait au centre de l’échiquier politique oubliant un peu vite que cette position n’a jamais été très porteuse.

La politique étrangère de Trump, si elle pouvait être qualifiée de telle, semblait faire la part trop belle aux dictateurs de tous poils et ne considérait les relations internationales que sous l’angle du rapport de force. Le programme et les premières décisions de Biden ont été attendus avec un lâche soulagement et ont rassuré. Enfin les États-Unis allaient reprendre un leadership en phase avec ce que nous en attendons.
En un mot, là où Trump apparaissait comme un grossier personnage entouré de courtisans, favorisant le népotisme et plus soucieux de ses affaires que de celles de son pays, nous avons maintenant en Biden, un sénateur chevronné de la côte Est, aux origines irlandaises (et un peu française), tout en élégance classique, catholique de surcroît, et s’entourant de personnalités choisies pour leurs compétences et non pour leur fidélité aveugle.

Il n’y a donc, sur le papier, aucune raison de regretter Trump. Surtout si on est un américain upper class qui souhaite que son pays soit apprécié à l’international, là où les affaires se font !
Avec Joe Biden c’est un peu comme si Barack Obama rempilait pour une troisième fois avec en prime une Kamala Harris toujours souriante et sympathique.

Et pourtant, puisque nous ne sommes pas américains, les raisons de regretter Donald Trump ne manquent pas.

Ses comportements erratiques, changeants et incompréhensibles étaient autant de raisons, pour les Européens – ce que les brexiters n’ont peut-être pas compris – et donc pour les Français d’adopter des lignes de conduite de nouveau centrées sur leurs réalités et leurs intérêts en cessant de regarder à l’Ouest dans l’attente d’un blanc-seing.

Après tout Trump a fait comprendre de façon explicite que les États-Unis n’étaient pas/plus réellement un allié indéfectible, mais bien une nation qui, sans afficher un retour à la doctrine Monroe, se préoccuper d’abord d’elle-même avant que de s’intéresser, de façon intéressée, aux autres.
Son républicanisme affiché, voire excessif, créateur de frictions, et alors ? Comme tout homme politique qu’il soit du Nouveau Monde ou du vieux continent, Trump avait deux choix qui s’offraient à lui. Être un rassembleur qui chercherait à ratisser large son électorat au risque de s’aliéner les franges de celui-ci. Être un diviseur qui privilégie envers et contre tout sa base électorale en espérant que celle-ci, aidée par un système électoral particulier, suffira à assurer ses succès électoraux.

Il faut se prémunir de nos attentes de ressortissants d’un continent qui a été durement éprouvé au cours du XXe siècle par les conséquences d’un extrémisme politique porté au plus haut. Les États-Unis d’Amérique n’ont aucun problème avec le nazisme en tant que tel, mais il serait erroné d’oublier que les séquelles de la guerre de Sécession sont encore présentes 160 ans plus tard. Les rapports au racisme, à l’antisémitisme, à l’histoire sont différents que les nôtres, et même s’ils portent sur des sujets semblables, leurs traitements se distinguent de part et d’autre de l’Atlantique aboutiront à des résultats différents.

On peut comprendre le sudiste qui veut conserver sa statue du Général Lee comme le Français qui ne souhaite pas voir déboulonner celles de Colbert. En somme Trump était en phase avec son électorat. Son choix n’a pas été le bon en 2020, mais il aurait pu l’être et rééditer la victoire de 2016.
 
Sa politique étrangère fondée sur l’admiration de Poutine et de Kim Jong-un, son opposition avec la Chine, son soutien à Netanyahou et MBS, sa fixette sur l’Iran ne doit pas faire oublier qu’il a su faire bouger les lignes aux Proche et Moyen-Orient.

Maintenant il a aussi permis de regarder différemment l’OTAN un peu trop confondue avec un parapluie aimablement mis à disposition, un alignement vu comme réciproque, une entraide en toutes circonstances… La réalité est plus nuancée, déjà 1956 et Suez les choses n’étaient pas comme cela (ce qui a entre autres justifié la politique de défense du général de Gaulle) et, au fond, Trump a fait comprendre tout haut la réalité murmurée tout bas à savoir que nous sommes alliés tant que nos intérêts y gagnent et que la Turquie pouvait faire ce que bon lui chante on ne dirait rien, car cela contreviendrait aux intérêts des États-Unis d’Amérique, sauf quand elle n’achète pas d’armes « made in USA ».

Il a montré que le rapport de force n’était pas nécessairement une mauvaise approche amenant les Européens à se créer leur propre doctrine en la matière et à durcir, eux aussi, leurs positions vis-à-vis de la Chine. Cette dernière d’Eldorado économique s’est muée en concurrent déloyal et, les négociations sur le Brexit l’ont montré, admettre que l’union pouvait vraiment être une force.

Non on peut regretter Donald qui a su redonner force et vigueur à l’Union européenne là où Obama avait su intelligemment l’affaiblir.
Car il convient de rappeler que la présidence de Barack Obama n’a jamais été europhile. Essentiellement tournée vers le Pacifique elle a, d’une façon plus discrète, fait du « America great again » un mot d’ordre nettement plus fort et efficace que le même slogan martelé par Trump. C’est lors des deux mandats Obama que les entreprises européennes et singulièrement françaises ont été les plus espionnées et attaquées. Que nos intérêts économiques, mais aussi militaires et politiques ont été les plus remis en question, mais, indubitablement avec plus de classe et de séduction comme efficaces paravents.

Ne nous y trompons pas, sans être un Obama 3, Biden 1 va emprunter les mêmes chemins qu’Obama 1 et 2. Patelin et rassurant il essayera assurément d’abaisser nos gardes. Réintégrer l’accord de Paris sur le climat ne coûte rien, fait plaisir, s’inscrit dans une logique de soft power et un mouvement économique en cours qui profite aux entreprises américaines très présentes sur ses questions. Quant à faire les gros yeux à la Chine, cela traduit une continuité de vue avec son prédécesseur à savoir maintenir le plus longtemps possible le leadership américain comme puissance économique et militaire.

On peut donc remercier Donald Trump d’avoir su, à l’insu de son plein gré, réveiller les européens. Espérons que le ton apaisant et doucereux de Joe Biden ne va pas les replonger dans une douce et chaleureuse quiétude où à la réalité du monde actuel se substituera, de nouveau, le rêve d’un monde d’hier embelli.


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