Journal de l'économie

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Bordeaux se projette dans le monde d'après





Le 26 Juin 2020, par Sébastien Burel

Les vins de Bordeaux ont fait preuve d’audace et de créativité pour assurer le succès de la commercialisation en primeur du très élégant millésime 2019


On aurait bien tort de se laisser abuser par le conservatisme de façade de la place de Bordeaux. « La place » dans le jargon du vin, c’est le point de rencontre des châteaux, c’est à dire des producteurs, et des négociants, en charge de la commercialisation mondiale de leurs vins. La vente en primeur de la fine fleur des vins de Bordeaux, les fameux « Grands Crus » se joue traditionnellement en quelques semaines, à la sortie de l’hiver et coïncide avec la présentation « urbi et orbi » du millésime de l’année, organisée par l’Union des Grands Crus (UGC). Habituellement, la campagne donne lieu à un raout médiatique et mondain qui réunit sur les rives de la Gironde journalistes spécialisés, dégustateurs chevronnés et acheteurs.

L’ensemble de leurs commentaires contribue à a formation des prix des vins, prix qui, bon an mal an, n’ont cessé d’augmenter, enjambant notamment la crise de 2008. 
 
Un format inédit pour des primeurs délocalisées
 
La COVID-19 a obligé l’UGC à repenser son modèle. De Hong Kong à Paris, en passant par Londres et New York, des primeurs délocalisées du millésime 2019 ont été programmées alors même que la France était encore confinée ! Les échantillons ont été expédiés dans le monde entier et des dégustations ont eu lieu dans les grandes capitales au fur et à mesure qu’elles se déconfinaient. La dégustation organisée à Paris a eu lieu en petit comité, les 23 et 24 juin derniers, en l’absence des propriétaires mais avec la quasi-totalité des vins des membres de l’association, soient environ 150 échantillons des deux rives.
 
Avec presque 4 mois d’élevage en plus qu’habituellement, les vins se présentent sous des aspects bien plus séduisants que début mars. Les semaines supplémentaires passées en barrique, dans les chais girondins ont gommé les aspérités tanniques qui rendent l’exercice de la dégustation en primeur si éprouvant.

Les professionnels parisiens ont ainsi découvert un millésime 2019 très séduisant et abordable, d’un classicisme parfait. Les merlots et les cabernets francs de Saint-Emilion, et tout particulièrement de Pomerol sont extraordinairement juteux, aromatiques et frais. Dans le Médoc, les vins de Saint-Julien brillent tout particulièrement. Les cabernets sauvignons de Pauillac et Margaux s’en tirent bien également, même si, çà et là, la maturité est parfois juste. Les blancs de Pessac-Léognan sont plaisants mais moins aboutis que les rouges de l’appellation et surtout un cran en-dessous des liquoreux du Sauternais, très aromatiques et remarquables de concentration.
 
2019 : un très beau millésime qui tombe à point nommé
 
La qualité des vins a certainement largement contribué à faire de la campagne des 2019 un succès commercial relatif. Les vins se sont globalement bien vendus, mais à des prix bien inférieurs à ceux de la campagne précédente. La correction avoisine même les 30% pour certains crus. Cette bouffée d’oxygène a dopé le marché, permettant aux négociants du premier rang de se positionner en quelques jours. En diminuant leurs prix, les propriétaires offrent donc à l’aval de la filière l’opportunité de générer une marge significative lors de la vente des vins « livrables » aux acheteurs finaux dans 2 ans.

La situation illustre la très grande plasticité de Bordeaux, à plusieurs titres : le style des vins qui a définitivement tourné le dos aux années Parker et aux vins « bodybuildés » en faveur d’un style bien plus digeste ; l’ingéniosité et le savoir-faire logistique pour se projeter et organiser, en plein confinement les toutes premières dégustations professionnelles d’après virus ; la sagesse d’avoir su ajuster les prix dans un souci de répartition de la marge à l’aval de la filière.

La grande réactivité des acteurs bordelais face à la crise de la Covid-19 ne doit toutefois pas occulter les problèmes structuraux qui depuis des années grippent la bonne marche de la place : concentration de la marge dans les châteaux aux dépens du reste de la filière, volonté affichée de grands crus emblématiques de sortir totalement des primeurs, désaffection des sommeliers et des jeunes consommateurs. L’avenir nous dira si Bordeaux réussit sa mutation pour faire face au monde d’après.

Sébastien BUREL
Fondateur de FERMYNT


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