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Décryptage Stratégique de la Pensée Sun Tzu





Le 25 Janvier 2021, par Bertrand Coty

Entretien avec Jérôme Gabriel Conseil stratégique auprès des entreprises, Jérôme Gabriel est le fondateur du cabinet Arcana Strategia spécialisé dans l’appui opérationnel aux sociétés innovantes, en phase de reconversion d’activités ou en transition difficile. Il est expert en Intelligence Économique et rompu à des méthodes managériales de rupture et d’anticipation. Spécialiste du Sun Tzu, Il a publié plusieurs ouvrages dédiés à la Gouvernance Stratégique.


Jérôme GABRIEL
Jérôme GABRIEL
BC : Voici un Sun Tzu qui tranche avec ses prédécesseurs. Dans cette nouvelle version 2020-2021, vous proposez une analyse stratégique et philosophique sur la base d’une compilation de douze des meilleures versions comparées de l’Art de la Guerre de Sun Tzu. Ce travail d’exégète était-il nécessaire ?

JG : Il est vrai que de nombreuses versions francophones existent de l’Art de la Guerre de Sun Tzu, mais la plupart de ces copies ‘commerciales’ ont le défaut principal de n’être que des traductions brutes généralement dénuées d’analyses contextuelles. Aussi, les transcriptions choisies sont orientées vers un lectorat souvent avide de recettes simplifiées ; qu’elles soient universitaires, militaires ou managériales, ces versions et leurs transcriptions ne restituent que la partie immergée de l’art de la pensée stratégique. De plus, la pensée chinoise intègre des composantes redoutables en matière d’analyse contextuelle.
 
BC : Vous définiriez donc plutôt cet ‘art de la guerre’ en ‘art de la pensée stratégique’ si l’on vous suit ?

JG : Il est vrai que la première transcription en anglais à partir d’une version chinoise du Sun Tzu Bing Fa par la sinologue britannique Lionel Giles en 1910 a été pour moi un regrettable précédent sémantique simplificateur. Je lui préfère et de loin la traduction du père Joseph-Marie Amiot (la première version occidentale datée de 1772) intitulée plus justement les treize articles sur l’Art Militaire par Sun-tse. Les idéogrammes Bing et Fa peuvent en effet être interprétés de multiples manières : armée, troupes, militaires pour le premier et loi, méthode, doctrine ou direction pour le second. Il s’agit plutôt ici d’un art de savoir conduire des hommes face aux risques.
 
BC : Pourtant tout au long de Sun Tzu, nous sommes guidés dans des techniques manœuvrières propres aux enseignements professés dans toutes les meilleures écoles d’officiers du monde ?

JG : C’est vrai. À première lecture, les apparences sont martiales et donnent cette impression ‘Clausewitzienne’ d’un manuel de bonnes pratiques militaires. Mais dans la ligne de pensée de l’école des stratèges dont Sun Tzu aurait été l’un des fondateurs, il faut comprendre que les Chinois possèdent avant tout une écriture elliptique, métaphorique et donc cryptée selon le niveau d’enseignement des lecteurs. Les grilles de lecture peuvent donc varier selon que vous soyez investi de la chose militaire, philosophe ou politique, ou juste un simple lecteur sans connaissance particulière.
 
BC : Est-ce à dire que ce traité n’était pas simplement écrit pour diriger une armée en campagne ?

JG : Tout à fait. Les écrits de l’époque dans leurs restitutions par les stratèges ne se concevaient pas sans une approche philosophique globale. Ces écrits étaient avant tout portés à la connaissance des princes, dirigeants et hauts fonctionnaires des royaumes combattants. Bien plus politique que militaire, le décryptage du Sun Tzu ne peut se faire qu’au travers une compréhension philosophique globale emprunte des influences spirituelles du taoïsme et les valeurs sociétales confucéennes.
 
BC : En quoi cela change-t-il la grille de lecture ?

JG : Le décryptage des croyances et des rites de l’époque – des mœurs confucéennes et de la cosmologie chinoise associée au taoïsme – nous permet de mieux comprendre les approches philosophiques bien plus vastes que celles – plus ‘manœuvrières’ – pratiquées sur un champ de bataille. Il s’agit bien dans cet ouvrage de casser certains codes de lecture pour y découvrir l’efficacité d’une dimension philosophique globale. En cela, le Sun Tzu est avant tout un traité de gouvernance stratégique moins porté sur l’utilisation fratricide et frontale d’un arsenal offensif que dans l’art de maîtriser les risques politiques par anticipation et dans l’utilisation de méthodes liées à l’intelligence offensive et dissuasive.
 
BC : Il s’agit donc pour vous en quelque sorte d’initier les lecteurs à la pratique de l’intelligence stratégique ?

JG : Tout à fait, car la guerre est très vite perçue par les princes de cette époque comme un aveu d’échec par incapacité politique des états à négocier une concorde avantageuse ou une alliance stratégique. Ambitieux, mais avisés, les plus prudents avaient compris que l’exercice du pouvoir ne pouvait donc se concevoir de manière pérenne par la seule force brute, la répression et l’engagement onéreux d’hommes et de matériels dans de ruineuses guerres prolongées.
 
BC : En quoi cet ouvrage peut-il changer la donne auprès de nos dirigeants et gouvernants en cette période inédite ?

JG : Il faut restaurer une doctrine stratégique à tous les niveaux de gouvernance de nos états et de nos entreprises. On ne peut commander aux Hommes et aux nations sans plans rassembleurs ; diriger par séries de soubresauts réformateurs ou par aveuglement idéologique. L’exercice de la gouvernance – qu’elle soit publique ou privée – ne peut se réduire à la seule légitimité d’une investiture politique à majorité ou à une prise de fonction par hérédité filiale ou universitaire. On ne peut en effet conduire aveuglément une entreprise humaine par la seule force des lois, du nombre ou par la physique des subventions de masses. Plus que jamais, il faut démontrer ses engagements par des actes forts afin de remobiliser nos nations face aux déboires sociétaux et économico-sanitaires qui n’en finissent plus.
 
BC : Vous pensiez à qui ou à quoi en particulier ?

JG : Jamais dans l’histoire récente de l’humanité une majorité de gouvernements n’a été confrontée à un tel échec d’anticipation et de préparation face à un risque certes inédit, mais loin d’être aussi ingérable que ne le furent les pestes passées. Tous les maux de nos démocraties ‘assises’ – technocratiques – ont été révélés d’un seul coup dans ces nuisances qualitatives que sont l’aveuglement, le déni, l’ignorance, la négligence, les impréparations et les incompétences structurelles… En cela le Sun Tzu est un rappel à l’ordre – non pas celui des légistes – mais bien celui des maîtres stratèges et des gouvernances éclairées. Les exemples Coréens et Taïwanais devraient nous le rappeler.
 
BC : Si je vous comprends bien et en conclusion, cet ‘art de la guerre’ serait donc plutôt un ‘art de la gouvernance stratégique’ ?

JG : En effet, toute la cohérence globale de ce traité ‘politico-militaire’ doit nous porter invariablement sur les meilleures pratiques de la conduite des Hommes face au risque avant celle d’une armée face au péril ; car ici, les meilleures qualités de nos gouvernants se jaugent dans leurs capacités d’anticipation et leur organisation préparatoire face aux pires situations. Le chef est donc celui qui a prévu une politique de vigilance efficace afin d’anticiper le pire ; par l’institutionnalisation de capacités avancées à identifier toutes sortes de menaces (Task Force). Le cœur de la gouvernance stratégique doit retrouver ses lettres de noblesse au centre de nos fragiles démocraties ; sinon ce sera une fois de plus, un brutal retour aux plus sombres heures de notre histoire récente : le terreau favorable à un brutal retournement politique de nos démocraties en faveur de régimes barbares et obscurantistes. Jamais les risques n’ont été aussi grands.
 

éd. Maîtres et Dirigeants
éd. Maîtres et Dirigeants




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