Journal de l'économie

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Éloge de l’autorité





Le 15 Juin 2023, par Christophe Assens – Professeur UVSQ, Laboratoire LAREQUOI; Jean-Etienne Joullié – Professeur EMLV, Laboratoire DVRC

L'autorité traditionnelle, ancrée dans le partage et l'évaluation critique, cède-t-elle sa place à une bureaucratie froide et déconnectée ? Dans un monde où les experts se voient supplantés par les gestionnaires, les fondations même de notre société sont-elles en train de se fissurer ? C'est l'analyse incisive proposée par Christophe Assens, professeur à l'UVSQ, Laboratoire Larequoi, et Jean-Etienne Jouillé, professeur à l'EMLV, Laboratoire DVRC. Ensemble, ils examinent la crise actuelle de l'autorité, la multiplication des règles, l'activisme des minorités et proposent des voies de réflexion pour un rétablissement durable de l'autorité.


À l’école et à l’université, enseignants et chercheurs sont régulièrement ignorés ou interdits de parole, quand ils ne sont pas menacés (voire assassinés) sur la base de rumeurs ou messages circulant sur les réseaux sociaux. À l’hôpital, les experts (ceux qui soignent) ont dû céder le pas aux bureaucrates  ; dans les partis politiques et les syndicats, les apparatchiks gouvernent ; dans les entreprises, les spécialistes du tableur Excel ont pris le pouvoir.

Le point commun à ces situations est le déclin de l’autorité, ce terme pris non au sens de pouvoir, légitime ou non, mais au sens d’élaboration raisonnable, pour reprendre l’expression du philosophe politique Carl Joachim Friedrich. Comprise ainsi, l’autorité s’oppose à l’autoritarisme car elle repose sur le partage et l’évaluation critique des arguments, le débat contradictoire et l’assentiment. Elle génère la confiance entre celui qui sait et celui qui ne sait pas et renforce la légitimité de celui qui prescrit, instruit ou ordonne. Elle est, implicitement, le ciment des démocraties occidentales et, plus largement, de la vie en société.

En France, pendant les Trente Glorieuses (sauf soubresauts style Mai 68), l’autorité accompagne et renforce le pouvoir, dans un environnement relativement stable et peu régulé. Le modèle de domination, proposé en 1920 par Max Weber, s’applique, que ce soit en entreprise, à l’école ou dans la sphère publique : celle-ci est soit traditionnelle (basée sur la coutume), soit légale-rationnelle (reposant sur le droit et la raison), soit charismatique (émanant des qualités personnelles du décideur). Chacune à sa manière, les personnes qui incarnent ces dominations exercent leur pouvoir en inspirant confiance. L’autorité et le pouvoir coïncident et ce dernier est accepté.

À partir du dernier quart du XXe siècle, le lien entre autorité et pouvoir se distend. La balance du pouvoir glisse progressivement en faveur de l’administrateur et l’autorité, c’est-à-dire la capacité à convaincre par une argumentation raisonnable ancrée sur la compétence, l’expérience et le débat contradictoire est de plus en plus négligée. Les bureaucrates, qui exigent le respect des règles sans être en mesure de les justifier ou d’argumenter le sens de leurs décisions, envahissent entreprises, ministères, l’université, l’hôpital.

C’est l’avènement du ‘managérialiste’, ce décisionnaire qui impose son langage gestionnaire et ses indicateurs de performance lors de réunions de ‘concertation’ qui ne sont en réalité que des sessions d’information sans dialogue. Ceux à qui les décisions s’appliquent ne sont plus convaincus qu’elles sont appropriées et que ceux qui décident sont compétents. Comment s’étonner alors qu’une crise de confiance naisse entre population et gouvernants, entre employés et donneurs d’ordres, entre citoyens et forces de l’ordre ?
La crise de l’autorité actuelle est aggravée par la multiplication des règles et l’activisme des minorités.

Selon Montesquieu, les lois « dérivent de la nature des choses  » et sont donc conçues pour s’appliquer à des situations générales. De plus, le législateur prend normalement le soin de les rédiger de manière à laisser une marge d’interprétation pour qu’elles puissent, dans une certaine mesure, s’appliquer à des situations imprévues. Cependant, la multiplication des règles, des normes et des standards a réduit l’espace dans lequel cette interprétation est possible. Le principe de précaution, inscrit en droit français en 1995, a parachevé ce processus : sous le prétexte de bonne gestion, les mesures limitant les risques, mêmes extrêmement réduits, doivent prévaloir. Il est désormais impératif de tenir compte de situations exceptionnelles, même hypothétiques. La marge de manœuvre se réduit et la paralysie gagne, puisque toute décision est un pari sur l’avenir et comporte donc des risques. En fin de compte, le déraisonnable l’emporte au nom d’une vision déformée du raisonnable et l’autorité, qui repose sur la raison, s’affaiblit d’autant.

Les revendications des minorités contribuent également à l’affaiblissement de l’autorité. Assimilant décision de la majorité avec coercition et mode de vie majoritaire avec oppression, les représentants des minorités (sexuelles, religieuses, ethniques, etc.) n’ont eu de cesse, depuis une trentaine d’années, de revendiquer dérogations au nom de leurs différences. Selon eux, lutter contre la discrimination exige discriminer, mais positivement. La conception française universaliste de la personne humaine, héritée de la Révolution, s’effrite sous les coups de boutoirs du multiculturalisme de conception anglo-saxonne. Comme le résume Anne-Marie Le Pourhiet, le droit à la différence est devenu la différence des droits, puisque chaque minorité réclame des exceptions au droit commun. Chacun de ces aménagements détricote le tissu social et rend le consensus plus difficile à trouver. Une conception dévoyée du raisonnable (sous couvert duquel les accommodements sont accordés) produit de nouveau un surenchérissement des règles, mène à la déraison et sape l’autorité.

Comment restaurer l’autorité ? La communauté des chanoines réguliers de l’Abbaye Sainte-Marie de Lagrasse offre des pistes de réflexion intéressantes.

L’Abbaye est placée sous la règle de Saint Augustin, qui énonce que :

« Celui qui vous dirige ne doit pas s'estimer heureux de dominer par le pouvoir, mais de servir par charité […] Qu'il maintienne de tout cœur la discipline et impose le respect. Et bien que l'un et l'autre soient nécessaires, qu'il cherche plutôt à être aimé que redouté par vous […] C'est pourquoi, en obéissant, ayez pitié́ non seulement de vous, mais aussi de lui, car plus sa situation est élevée parmi vous, plus sa responsabilité́ est grande. »

La gouvernance de l’Abbaye repose sur une organisation à trois étages. L’étage supérieur est le père Abbé, le supérieur de l’Ordre, élu à vie parmi les Chanoines au suffrage universel. L’Abbé fait office de gardien de la constitution et veille au respect des règles de la collectivité. L’étage intermédiaire est le ‘directoire’ de l’Ordre, constitué de six Chanoines, élus par la base pour moitié, le restant étant nommé par l’Abbé. Ce groupe décide des changements affectant la communauté. Enfin, le dernier étage est constitué par l’ensemble des Chanoines, qui décide (à la majorité des deux tiers) des affaires courantes.

La gouvernance de l’Abbaye combine les trois types de domination identifiés par Weber. De plus, elle hiérarchise les responsabilités, en conjuguant vision à long terme (l’Abbé est nommé à vie), prise de décisions par les personnes concernées et exercice du pouvoir au service de l’intérêt général. Chacun de ces principes favorise le débat contradictoire, l’évaluation critique des arguments et l’élaboration raisonnable des décisions, processus par lequel l’autorité est entretenue et le pouvoir légitimé. Certains de ces principes pourraient être transposés à grande échelle, par exemple via des consultations par internet des populations concernées par les décisions en train de s’élaborer.


Christophe Assens est l'auteur de "Réseaux, Les nouvelles règles du jeu" paru chez VA Éditions. 



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