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Emmanuel Navon : « L’Étoile et le Sceptre »





Le 2 Mars 2022, par Bertrand Coty interview


Emmanuel Navon
Emmanuel Navon
Emmanuel Navon, vous publiez aux éditions Hermann : « L’Étoile et le Sceptre ». Il s’agit d’une histoire complète et exhaustive de la politique étrangère d’Israël, dans une perspective historique de longue durée. Que nous enseigne cette Histoire ?
 

D’abord, qu’elle n’a pas commencé en 1948, au moment de l’indépendance d’Israël. Une histoire diplomatique de la Corée du Sud, par exemple, ne saurait débuter avec l’indépendance de ce pays la même année. La comparaison est certes tangente puisque les Coréens n’ont pas été exilés de leur pays pendant plusieurs siècles, tandis que les Juifs perdirent leur indépendance en l’an 70 et furent chassés de leur pays par les Romains en 135.

Mais le fait que les Juifs survécurent sans État pendant les deux tiers de leur histoire trimillénaire ne signifie pas que leur histoire diplomatique prit fin au deuxième siècle. Isaac Abravanel (15e siècle) fut un diplomate qui agit au nom des Juifs d’Espagne. Manassé Ben-Israël (17e siècle) convint Oliver Cromwell de laisser les Juifs émigrer en Angleterre. Lors de l’Affaire de Damas en 1840, les Rothschild ainsi que des hommes politiques juifs anglais et français agirent de concert pour les Juifs de l’Empire ottoman.

Dès que Théodore Herzl eut fondé le Congrès sioniste en 1897, il devint un diplomate plaidant l’auto-détermination de son peuple auprès des chefs d’État. L’histoire diplomatique du peuple juif inclut par ailleurs le millénaire qui précéda la période exilique, et qui inclut la monarchie unifiée, les royaumes d’Israël et de Judée, les provinces judéennes des empires babylonien, perse et grec, la dynastie hasmonéenne, et la Judée romaine. J’affirme dans mon livre que l’histoire diplomatique du peuple juif est caractérisée par une tension récurrente entre un sentiment de mission historique et un besoin d’adaptation à la réalité. La tension entre idéologie et réalisme est certes une constante de la diplomatie en général, et de ce point de vue Israël ne constitue pas une exception.

Mais l’histoire diplomatique juive est unique du fait de la survie d’un peuple sans souveraineté politique pendant près de deux millénaires. Cette survie, sur laquelle Jean-Jacques Rousseau s’émerveille dans son livre Émile, a été rendue possible grâce un équilibre délicat entre la foi (symbolisée par l’étoile) et le pouvoir (symbolisé par le sceptre). D’où le titre de l’ouvrage, inspiré de ce verset du livre des Nombres : « Une étoile s’élance de Jacob, un sceptre surgit du sein d’Israël » (Nombres XXIV, 17).   
 
Vous traitez également de la diplomatie des royaumes d’Israël sous l’Antiquité et des diasporas juives au Moyen Âge . En quoi cette perspective historique nous éclaire sur le présent ?
 
L’historien britannique Arnold Toynbee avait qualifié les Juifs de « fossiles », car il affirmait que le peuple juif avait disparu dans l’Antiquité et que les Juifs d’aujourd’hui n’étaient que l’empreinte et l’image figée d’un passé révolu. Il finit pourtant par se rétracter en admettant que le peuple juif « a été dégivré comme on peut dégivrer le moteur d’une voiture. »

Le peuple juif n’a ni disparu ni été fossilisé. Parce que les Juifs ont cette particularité d’être à la fois une nation et une religion, ils préservèrent leur existence nationale en exil en restant fidèles à leurs pratiques religieuses et en maintenant l’espoir du retour à Sion. Or leur aspiration à l’indépendance nationale fut toujours contestée et plaça souvent les Juifs face au même dilemme au cours de leur histoire : le combat pour leur identité d’une part ; le renoncement national par réalisme politique d’autre part.

J’explique dans mon livre que le prophète Jérémie tenta de dépasser ce dilemme en affirmant que la soumission aux armées babyloniennes était à la fois un acte de foi et une mesure de réalisme politique. Jérémie reprit la théodicée mosaïque du châtiment divin et temporaire pour mauvaise conduite afin d’expliquer au Royaume de Judah (sixième siècle avant l’ère chrétienne) que la violation des commandements rendait la défaite inévitable. Mais cette approche, considérée par les opposants de Jérémie comme défaitiste, voire traîtresse, ne s’appliquait assurément pas à toutes les époques et à toutes les circonstances.

Fallait-il, oui ou non, se révolter contre les empires grec puis romain au nom de l’identité nationale et du souverainisme ? La révolte contre l’empire grec en 167 avant l’ère chrétienne fut un succès (la dynastie hasmonéenne qui suivit dura plus d’un siècle) tandis que celle contre l’Empire romain à partir de l’an 66 de notre ère se solda par un échec (la destruction de Jérusalem et l’exil forcé des Juifs). Le leadership sioniste fit face aux mêmes dilemmes face à la politique de la Grande-Bretagne dans les années 1930 et 1940 : fallait-il temporiser ou se révolter ? Je montre dans mon livre que le scénario des années 1930 (les tiraillements et promesses non tenues de l’Empire britannique) rappelle celui du sixième siècle avant notre ère : l’édit de l’empire dominant (Edit de Cyrus en -539, Déclaration Balfour en 1917) soulève la colère de la nouvelle population locale, ce qui pousse la puissance impériale à renier partiellement son engagement.    
 
Quel est l’axe stratégique de la diplomatie d’Israël aujourd’hui et comment a évolué sa position vis-à-vis des États-Unis ?
 
         L’un des axes stratégiques de la diplomatie israélienne aujourd’hui est d’élargir et d’affermir la normalisation avec le monde arabe et musulman. Israël a des relations diplomatiques avec le Maroc, l’Égypte, la Turquie, la Jordanie, le Soudan, le Tchad, les Émirats arabes unis, et le Bahreïn. Israël entretient également des relations économiques et sécuritaires officieuses avec l’Arabie saoudite et l’Indonésie. L’énergie est par ailleurs un facteur central dans la stratégie diplomatique d’Israël pour trois raisons :

1) Israël est devenu un exportateur de gaz naturel ; 2) La technologie israélienne est un atout incontournable pour la transition énergétique ; 3) Le modèle rentier des pays exportateurs de pétrole n’est plus viable du fait de l’indépendance énergétique des États-Unis et de la baisse du prix du pétrole (certes enrayée ces derniers mois, mais temporairement) depuis 2014. D’où le partenariat énergétique entre Israël, Chypre, la Grèce, la Jordanie, et l’Égypte. Le président turc Erdogan veut maintenant se joindre à ce partenariat et rebâtir les ponts qu’il avait brûlés avec Israël. Les États-Unis soutiennent ce partenariat entre leurs alliés régionaux face à l’Iran, mais également pour réduire la dépendance énergétique de l’UE vis-à-vis de la Russie.

Quant à la relation entre Israël et les États-Unis, elle n’a pas toujours ressemblé à ce qu’elle est aujourd’hui. Dans les années 1950, l’allié militaire d’Israël était la France, tandis que l’administration Eisenhower gardait ses distances. Ce n’est qu’au milieu des années 1960 qu’Israël et les États-Unis commencèrent à développer une relation stratégique. Cette relation a connu des hauts et des bas, mais son importance aujourd’hui a forcé Israël à prendre certaines distances avec la Chine en dépit des relations économiques étroites développées ces dernières années.
          
Pensez-vous que la crise que nous traversons puisse faire évoluer la diplomatie d’Israël et dans quelle direction selon vous  ?  
 
         L’invasion de l’Ukraine par la Russie constitue un tournant dans les relations internationales, et la diplomatie israélienne devra s’adapter à ce tournant. Peu après son indépendance en 1948, Israël avait opté pour une politique de non-alignement dans la guerre froide, car aussi bien les États-Unis que l’Union soviétique avaient apporté leur soutien à l’indépendance d’Israël (l’URSS nous fournit même des armes par le biais de la Tchécoslovaquie). Mais cette neutralité n’était pas tenable. Avec l’invasion de la Corée du Sud par la Corée du Nord en 1950, Israël dut prendre position.

Notre Premier ministre de l’époque, David Ben-Gourion, se rangea fermement du côté de la Corée du Sud et des États-Unis en dépit des sympathies pro-Soviétiques au sein de son parti et de sa coalition. De même qu’aujourd’hui, Israël ne peut plus se permettre de ménager la Russie à cause de la liberté d’action dont nous avons besoin en Syrie contre les cibles iraniennes. Le monde a changé en 2022, et Israël doit faire un choix clair comme elle le fit en 1950. Il y eut un prix à payer vis-à-vis de l’URSS à l’époque et il y aura un prix à payer face à la Russie de Poutine. Mais à la différence est qu’aujourd’hui Israël est un pays puissant et donc que le prix de l’honneur est moindre.  
 
Emmanuel Navon, Ph.D.
Professeur de relations internationales à l’Université de Tel-Aviv, membre du parti Nouvel Espoir
 




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