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En entreprise, laisser l'imprévu trouver sa place !





Le 30 Octobre 2018, par Gerard REYRE


Piloter une organisation, une entreprise relève aujourd’hui d’un exercice de haute volée. Les modèles de prévision, de planification, de programmation, sont la plupart du temps déstabilisés par des événements et/ou des phénomènes internes ou externes qui surviennent à l’insu des stratégies les plus fines. Dans son livre « l’art du déplacement, pour en finir avec le changement », Gérard Reyre réhabilite utilement le pilotage à l’estime, une forme de gouvernement plus adaptée à notre époque, y compris dans la gestion de nos erreurs comme l’indique cette heureuse formule anonyme : « L’estime est souvent une question d’habitude, plus on en fait et mieux ça marche sans jamais oublier que parfois on se goure complètement ».
Jusqu’au XVIIIe siècle, les instruments de navigation étaient sommaires, laissant la place à une grande intuition et un sens inné de la mer. L’art de la navigation consiste à connaître la position du navire, la route qu’il doit suivre et identifier les côtes aperçues. En somme il s’agit de parvenir sans encombre et le plus vite possible à son point de destination.
À l’époque des premiers grands navigateurs (XVe siècle) la carte du monde est encore en grande partie muette. Les navigateurs se lancent souvent dans l’inconnu. Mais ils souhaitent tout de même reporter leurs éventuelles trouvailles sur la carte, et plus encore, ils souhaitent pouvoir revenir chez eux ensuite. Pour cela, ils doivent évidemment connaître leur position durant le voyage.
Or, le GPS n’existe évidemment pas et la navigation astronomique est encore en grande partie impossible on connaît déjà la boussole magnétique, mais la boussole ne donne que la direction, pas la position.

Lors du trajet exploratoire (l’aller), il est impossible d’utiliser une information spatiale relative au lieu où on se trouve (on est sur une carte muette, au milieu de nulle part, en des endroits non encore répertoriés !). On n’a pas d’information sur les lieux, mais par contre, on a des informations prises en route, relatives au chemin parcouru.
Comment faisait-on donc pour connaître sa propre position ? Pour l’essentiel, on estimait la direction de marche (à l’aide d’une boussole, de la direction des vagues, des étoiles, des vents...) et le chemin parcouru (à l’aide de la voilure mise, et d’un instrument simple appelé loch, et d’une estimation du temps) entre deux changements de cap, ou changements de vitesse. Ensuite, on reportait sur une carte (qui pouvait être muette), bout à bout, ces segments parcourus à vitesse et direction constantes (entre deux changements de vitesse ou de direction). Chacun de ces segments étant orientés, avec une longueur et une direction. En les mettant bout à bout depuis le point de départ, on obtient leur somme. L’extrémité de cette somme de vecteurs donnait l’estimation de la position actuelle relativement au point de départ. L’inversion de 180° de cette somme donnait évidemment le cap à suivre pour revenir en ligne droite au point de départ.
On le devine, en perspective, pour naviguer, le chemin devient au moins aussi important que le but. L’action résulte non de l’application d’une théorie conçue à l’avance, mais plutôt d’une exploitation d’un potentiel impliquée dans une situation donnée. Comme à l’époque des grandes découvertes, la navigation en entreprise devrait se faire en grande partie à « l’estime » pour respecter les temporalités, le réel et ses imprévus et pourquoi pas les hommes. Le navire quitte le port, parcourt une distance donnée dans une direction déterminée. Une fois parvenu à un endroit précis, le navigateur le marque sur la carte. À partir de là, le bateau parcourt une autre distance dans une direction. Le navigateur pointe à nouveau sa position et ainsi de suite. Faire la route, la tracer, relève alors d’une importance capitale, y compris sur terre…
L’imprévu dans cet exercice fonctionne comme un révélateur de l’habitus dans ses « couches » les moins conscientes. Il ne s’agit pas alors nécessairement d’un inconscient freudien, mais de ce que Piaget a nommé un inconscient « pratique ». On ne peut éradiquer l’imprévu en contrôlant ou en planifiant totalement les événements. Une partie de l’action humaine continuera à se jouer dans l’instant. Or, dans certains domaines, l’esprit humain peut se montrer très efficace pour gérer l’imprévu, s’il y est entraîné, lorsque les événements sont de l’ordre du possible, voire du probable, et qu’ils émergent dans des contextes complexes et font appel au discernement plutôt qu’à des indicateurs univoques.

L’auteur :
Gérard Reyre est sociologue. Ses domaines d’intervention portent sur les mutations et l’organisation du travail, les métiers, le management, l’évaluation et les compétences. Il est l’auteur de Du courage d’être manager ; Evaluation du personnel. Histoire d’une mal posture ; L’aventure humaine dans l’entreprise. En huit questions.
 



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