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Engie : une transformation réussie, dans la douleur





Le 22 Janvier 2020, par Pierre Dumont

Des cadres de l’ancien temps ont dû partir, des dents ont grincé, mais les marchés saluent le virage stratégique réussi de l’entreprise. Engie est aujourd’hui un leader mondial de la transition zéro carbone et démontre que ce nouveau business peut être rentable.


En trois ans, sous la direction d’Isabelle Kocher, le groupe Engie a négocié un virage stratégique majeur, abandonnant le charbon et le pétrole pour devenir un leader mondial de la transition énergétique. Cette « stratégie de l’énergie trois D » – décarbonée, décentralisée et digitalisée – a permis au groupe de sortir en grande partie des énergies fossiles et de la production d’électricité non réglementée – donc soumise aux risques du marché – pour développer les énergies renouvelables, les réseaux intelligents et les services énergétiques.
 
Ce plan ambitieux intégrait notamment la cession de 15 milliards d’euros d’actifs. Le groupe a vendu notamment de nombreuses centrales à charbon, s’est désengagé de l’exploration-production et a cédé à Total ses activités dans le gaz naturel liquéfié (GNL). 
 
La réussite de cette stratégie n’est pas contestée. Engie affiche aujourd’hui des résultats positifs et le conseil d’administration a validé le nouveau plan stratégique de sa directrice générale pour 2019-2021 autour de trois piliers : les services à la transition zéro carbone, les énergies renouvelables et les infrastructures (réseaux de gaz et d’électricité).
 
Pari gagné
 
Bien sûr, ce changement radical de modèle économique a nécessairement entraîné trois années difficiles en termes de résultats et de dividendes, ce qui a pu créer des impatiences chez les actionnaires, obsédés par la rentabilité immédiate. Mais il aurait été difficile, voire impossible, de faire pivoter plus vite un système industriel employant 170 000 salariés dans le monde et réalisant plus de 60 milliards d’euros de chiffre d’affaires.
 
Finalement, le pari est également réussi en termes de résultats. Grâce à cette transformation, le groupe a enfin renoué avec la croissance organique. En 2017, l’excédent brut d'exploitation a ainsi augmenté de 5 % à données comparables – hors cessions et acquisitions – alors qu’il était encore en recul de 9 % en 2015.
 
En 2018, le groupe a augmenté son dividende pour la première fois depuis près de dix ans. Quant à la valeur boursière, longtemps en baisse, elle est aussi repartie à la hausse, enregistrant même une belle progression en 2019. Preuve que la stratégie d’Engie est jugée pertinente par les marchés. Dans tous ces domaines, Isabelle Kocher a donc inversé la tendance.
 
Engie a aussi renoué avec les méga-acquisitions. En avril 2019, l’énergéticien a repris, avec le fonds canadien CDPQ, 90 % du réseau de gazoducs brésilien TAG pour 8,6 milliards de dollars, acquisition la plus importante depuis la reprise du britannique International Power en 2012.
Plus récemment, le 17 décembre 2019, le groupe a annoncé avoir remporté un important appel d’offres portant sur l’acquisition du deuxième plus grand portefeuille hydroélectrique du Portugal, pour un montant total de 2,2 milliards d’euros.
 
Engie vise désormais entre 7 et 9 % de croissance moyenne de son résultat net récurrent pour la période allant jusqu’en 2021. « Isabelle Kocher a mis en place une stratégie qui a permis au groupe de prendre de l’avance dans la transition énergétique », analysait récemment Jean-Pierre Clamadieu, le président du conseil d’administration. « En 2019, Engie ouvre un nouveau chapitre avec des leviers de croissance clairement définis pour les prochaines années ».
 
La directrice générale d’Engie est donc en train de démontrer que la transition énergétique et la neutralité carbone peuvent être un business rentable. Toutes ces réussites lui ont d’ailleurs valu d’être élue récemment « Industrielle de l’année 2019 » par le magazine spécialisé L’Usine nouvelle ou de remporter le trophée du « Grand patron d’exception », décerné par le groupe RH&M. Preuve de l’attractivité nouvelle du groupe, le nombre de CV reçus chaque année explose : 250 000 en 2015, 550 000 en 2018 et plus de 770 000 en 2019.
 
Un virage qui ne s’est pas fait sans heurts
 
Et pourtant… Des rumeurs de presse récurrentes font état de la volonté de certains administrateurs de ne pas renouveler le mandat d’Isabelle Kocher, qui arrive à échéance en mai prochain. Car ce virage stratégique, qui impliquait nécessairement une refonte complète du management, de la géographie et des métiers d’Engie, ne s’est bien sûr pas fait sans heurts. Il a notamment bousculé les anciens de GDF et les fidèles de Gérard Mestrallet, l’ex-PDG du groupe, qui adoubé Isabelle Kocher mais a mal accepté sa prise d’autonomie dans les décisions.
 
Depuis sa nomination, la directrice générale d’Engie a ainsi dû faire face à de nombreuses oppositions en interne, en particulier de la part des vieux barons du groupe. Un véritable harcèlement qui a souvent pris la forme du bon vieux sexisme à l’ancienne, pour parfois s’égarer dans des attaques personnelles sordides*.
 
Pour mener à bien la métamorphose du groupe, Isabelle Kocher a dû remanier complètement le comité exécutif, écartant certains dirigeants historiques de GDF et Suez et faisant venir des personnalités extérieures. Comme le fait remarquer le magazine L’Usine nouvelle, « elle a pourtant pris soin de garder des piliers de l’ancien groupe, dont le directeur général des opérations Paulo Almirante, un ex-directeur régional d’International Power, racheté par GDF Suez en 2012, ou encore Didier Holleaux, directeur adjoint pour toutes les activités gaz, ex-directeur adjoint de la branche global gaz & GNL de GDF Suez. Mais cela ne semble pas suffire ».
 
En janvier 2017, le licenciement de Sandra Lagumina, directrice générale adjointe d’Engie et ex-membre du cabinet de Laurent Fabius à Bercy, a fait éclater au grand jour les dissensions internes. Les détracteurs d’Isabelle Kocher y ont vu la preuve du « management brutal » de la directrice générale… Alors que ses soutiens ont fait remarquer que la personne évincée critiquait en permanence la stratégie de sa supérieure hiérarchique sur le gaz naturel, en interne et en externe, et que cela ne pouvait pas durer.
 
Cet épisode, plutôt classique quand le directeur général est un homme écartant un membre du comex en désaccord avec son projet, a été très mal pris par les anciens de Gaz de France. Certains ont même pensé qu’à partir de là, tous les coups étaient permis : « Coups bas, sexisme et boules puantes », titrait ainsi Le Monde en février 2018. Rumeurs malveillantes sur sa vie privée, lettres anonymes, piratage de documents personnels… Rien ne lui aura été épargné. Certains « gaziers » n’ont pas digéré non plus la vente, l’année dernière, de l’activité GNL à Total.
 
Les vieux barons qui n’ont cessé de lui mettre des bâtons dans les roues finiront-ils par avoir sa peau ? L’heure est assez grave pour que Chiara Corazza, directrice générale du Women’s Forum, publie le 20 décembre dernier, dans le quotidien Les Echos, une tribune virulente pour défendre Isabelle Kocher, dont le maintien serait « une opportunité formidable de démontrer que le leadership au féminin d’une grande industrie française peut rayonner dans le monde entier ». Quant aux mille principaux cadres d’Engie, venus du monde entier pour un séminaire le 18 décembre, ils ont accueilli leur directrice générale par une standing ovation qui, selon Le Journal du Dimanche, dura près de dix minutes.

(*) https://www.asso-ag2s.org/wp-content/uploads/2018/02/SuccessionMestrallet080214.pdf




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