Journal de l'économie

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Et si nous sortions d’une parenthèse de deux siècles : retour vers le passé !





Le 24 Décembre 2021, par Philippe Cahen

En prospective, la méthode des scénarios permet de construire des futurs le plus souvent tendanciels. Lorsque la méthode s’appuie sur les signaux faibles, ces faits paradoxaux – donc hors de la parole commune - qui inspirent réflexions, la méthode des scénarios pousse à des scénarios extrêmes, voire impensables ou haïssables.
Et si le futur qui nous attend n’était pas la suite tendancielle du présent, mais une rupture totale. Par exemple un retour vers le passé…


Image Pixabay
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Plusieurs signaux faibles

Il y a vingt ans, en 2001, l’entrée de la Chine dans le commerce mondial – OMC - a accéléré un signal faible : retour vers la structure du PIB mondial d’il y a deux siècles où ce pays pesait 20 % du commerce mondial (et l’Inde 10 %) et le voilà à… 18 % en 2019. Il y a deux siècles (un peu plus…), le monde occidental était rural. La révolution industrielle du début XIXe siècle puis la révolution automobile de la seconde moitié du XXe siècle l’a rendu urbain, 50 % pour le monde, 75 % pour l’Occident.

L’entrée de la Chine dans l’OMC a été l’acceptation de fait d’un pays « usine du monde » qui a absorbé les emplois non qualifiés du monde tout en diffusant des produits à bas prix, contribuant à l’augmentation du pouvoir d’achat mondial. Ce que le monde occidental n’a pas perçu est que ce pays est devenu en une dizaine d’années l’« université du monde » avec 289 millions d’étudiants en 2020 (ministère de l’Éducation) et de très nombreux centre de recherche très avancés.
Les printemps arabes (débutés en 2011 en Tunisie), les révoltes de 2019 (Chili, Bolivie, Liban, Iran, Hong Kong…) avaient un point commun – qui se retrouve à sa manière en France : l’augmentation du nombre d’étudiants n’apporte pas une montée parallèle dans l’échelle sociale et de revenus bien au contraire, cela développe des frustrations par dévaluation des diplômes et absence de débouchés professionnels. L’industrie de ces pays se trouve démunie face aux emplois basculés en Asie du Sud-Est.

Depuis une dizaine d’années, ce mal-être social se retrouve dans les urnes, et les démocratures (dictature aux allures de démocratie) se développent (Chine et Russie, Brésil, Inde, États-Unis de Trump, Turquie, etc.) sous prétexte de renforcement nationaliste de l’économie, des frontières et finalement de la société nationale.

L’interrogation née de la Covid

La Covid-19 n’a fait que confirmer ce nationalisme par la protection de la santé des peuples, la protection et le renforcement de l’outil de production et finalement le repli sur soi. La mondialisation à outrance connait ses limites et dans une certaine mesure, chaque État ou groupes d’États (comme l’Union européenne) se replie sur soi. Dans une certaine mesure…

Parallèlement à l’essor de la Chine, les sauts technologiques qui se sont accélérés depuis plus de cinquante ans ont métamorphosé le monde sous deux aspects majeurs : l’un concerne le monde agricole et l’environnement qui a abouti à la quasi fin des famines et au développement mondial de l’obésité telle une épidémie déclarée par l’OMS en 2009 ; l’autre concerne la puissance du numérique qui facilite et développe notre monde dans la santé, la communication, les transports, etc.

Le monde d’aujourd’hui est dépendant de la puissance numérique malgré ce que cette technologie développe comme limites dans sa faisabilité en matières premières, ses répercussions sur l’environnement, son rythme incessant de « toujours plus ».
La Covid interroge sur notre monde. Cette maladie est mondiale et aucun pays – aucun ! - n’a trouvé LA guérison infaillible. Notre monde n’est-il pas en train de faire fausse route ? Les villes se sont montrées fragiles face à la maladie. Les ruptures de la chaine alimentaire ont contribué à l’interrogation sur ses faiblesses d’autant que la COP26 de Glasgow a plutôt révélé les limites de notre développement que calmé les esprits.

Le scénario du retour vers le passé

Le retour vers le passé est un scénario qui se fonde sur des signaux pas si faibles. Le moteur principal du scénario est celui de quitter les grandes métropoles pour rallier les petites villes, voire les campagnes. Prenons deux exemples.
Aux États-Unis, les États qui ont perdu le plus d’habitants entre juillet 2020 et juillet 2021 sont urbains : New York, l’Illinois (Chicago), et la Californie. La ville de Washington a perdu 2,9 % d’habitants. Ceux qui en ont gagné le plus sont des États agricoles au pied est des Rocheuses : Idaho, Utah, Montana, Arizona.

En France aussi, Paris perd des habitants et significativement des enfants en âge scolaire majoritairement pour des villes petites et moyennes à une heure de TGV. Les bords de mer bénéficient aussi des migrations ainsi que l’intérieur des terres sur plusieurs dizaines de kilomètres.

Deux autres signaux faibles commencent à poindre. Le premier concerne l’agriculture. Non pas qu’il s’agisse d’exploitations en nombre significatif, mais le « manger moins, manger mieux », le « manger local » fait son chemin en horticulture et maraichage, mais aussi en fruits et élevage bovins mixtes au titre de son autoconsommation alimentaire ou au titre d’un début de production pour la vente. Le second concerne l’industrie. En 2020, on a ouvert plus d’usines qu’il y en a eu de fermées. Un changement de signe ? Aux États-Unis, dans certains États, le coût de main-d’œuvre est moins cher localement qu’en Chine, offrant aussi une réactivité absolument incomparable.

Est-ce un retour vers le passé ? Oui dans la mesure où la ville attire depuis plus de 150 ans et qu’il y a aujourd’hui une rupture. La ville est significative d’emplois, mais aussi de culture, d’éducation, de santé. Il peut s’agir d’un arrêt. La ville vécue comme un lieu de pollution, de contraintes dans la liberté de déplacement et de prix élevé dans les logements peut devenir un frein. À elle de se réinventer pour attirer de nouvelles populations. Pour autant, les nouveaux territoires de migration offrent-ils les mêmes services ? Pas tout à fait, mais significativement l’environnement devrait y être meilleur, et l’équipement Internet et les services qui en dépendent devraient favoriser une grande partie la comparaison des offres.
Et puis à la différence du monde urbain où à chaque personne doit correspondre un emploi, un revenu ou une assistance, le monde rural est un monde dont la réputation est plus souple, moins rigoureux, moins stressant.

Un scénario possible, impensable ou haïssable ?

Il est encore tôt pour qualifier ce scénario. De nombreux signaux faibles le rendent possible dans l’immédiat, dans le constat d’ailleurs. Pour qu’il soit un scénario de futur, encore faut-il le constater pendant 5 à 10 ans. Sera-t-il un scénario haïssable ? Si on le croise avec une forme de déconsommation qui semble s’installer, notamment liée à la réparabilité des produits et à l’économie circulaire, alors il ne sera pas haïssable, ni impensable, mais souhaitable. Encore faut-il admettre la bétonisation des espaces nouvellement habités et le retour à la nature des espaces abandonnés. Le scénario devient alors plus compliqué !
 
Je repars en plongée…

Philippe Cahen
Conférencier prospectiviste
Dernier livre : « Méthode & Pratiques de la prospective par les signaux faibles
», éd. Kawa
 


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