Journal de l'économie

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Être prêts contre les cyberattaques, mission impossible ?





Le 9 Décembre 2020, par Lauria Zenou

Boussad Addad est spécialiste de l’Intelligence Artificielle (IA). Titulaire d’un doctorat de l’ENS en électronique, électrotechnique et traitement de signal, il nous permet de mieux comprendre les enjeux de l’IA. Dans son ouvrage « La Face cachée de l’Intelligence Artificielle », il explique avec brio les dessous d’un monde que l’on ne connaît que peu : l’IA. Analyse…


Vous évoquez les avancées de Intel dans le calcul quantique. Pourtant, leur collaboration avec Apple est terminée. Cela révèle-t-il un schisme entre l’avancée technologique et les marques ?

 C’est au contraire une preuve de l’empressement d’Apple d’avoir sa propre technologie de processeurs pour ne plus subir les retards que lui inflige son fournisseur historique. Intel est en perte de vitesse, même s’il a fait de bonnes avancées dans le quantique. Le rachat par NVIDIA de ARM, un important fabricant de processeurs à faible consommation, pourrait encore l’enfoncer. Celui qui domine le marché des cartes graphiques [NVIDIA], massivement utilisées en intelligence artificielle actuellement, ambitionne avec cette acquisition de devenir le fournisseur mondial incontesté des processeurs embarqués et l’IoT (Internet des Objets). C’est une bataille qui s’annonce rude, d’autant que les Chinois restent en embuscade avec leur ambition d’autonomie dans le domaine des semiconducteurs. Si ce gros marché chinois venait à disparaître définitivement pour ces firmes américaines, dont Intel, après les sanctions déclenchées par l’administration Trump, la bataille ne serait que plus intense.

La bataille des normes standard et techniques ne met-elle pas en avant l’évolution des tensions interétatiques en tensions entre les grandes firmes technologiques ?

La norme/standard a toujours été un enjeu stratégique. Celui qui impose sa norme, détient le marché et les droits de licence qui vont avec les brevets. L’équation est donc simple, tout un chacun essaie d’imposer ses normes et le domaine de l’IA ne fera pas exception. Bien au contraire. Pour l’IA c’est encore un peu prématuré au niveau de la normalisation, mais pour la 5G par exemple c’est déjà une bataille sans merci. Il suffit de voir le nombre de hauts cadres chinois qui siègent actuellement dans les instances internationales de standardisation des télécoms telles la 3GPP ou l’UIT (Union Internationale des Télécoms). Ceci crée naturellement des tensions entre puissances notamment les États-Unis et la Chine, car l’économie d’un pays est portée par ses champions technologiques. Ce n’est pas pour rien que l’Empire du Milieu répond coup pour coup à chaque sanction américaine envers une entreprise chinoise.

Vous évoquiez le risque d’espionnage sur les câbles sous-marins, pensez-vous que la France soit techniquement préparée à contrer de telles attaques ?

Quand on comprend que les câbles sous-marins sont les pipelines intercontinentaux de 99 % de la donnée mondiale, on comprend qu’il y a évidemment un risque d’espionnage. Edward Snowden, l’ancien contractuel de la NSA a d’ailleurs révélé l’existence au sein de l’agence du renseignement technique des États-Unis d’une opération (nom de code USPSTREAM) qui vise ces câbles. Aucun pays n’est en réalité à l’abri, surtout quand l’exploitant de ces pipelines de la donnée est américain ou chinois. C’est le cas de beaucoup de câbles sous-marins construits par les GAFA ou Huawei Marine. C’est pour cela que Washington s’inquiète du cas de deux câbles sous-marins, SMW6 et PEACE, qui atterrissent à Marseille et détenus par un groupe chinois. La seule parade à mon avis est d’avoir des infrastructures souveraines, contrôlées de bout en bout par les États ou des entreprises nationales de confiance. Ce qui n’est pas tout à fait le cas pour la plupart de ces liaisons intercontinentales actuellement. Conclusion, il ne faut pas transmettre les données sensibles en dehors du pays, car un bel accueil pourrait leur être réservé de l’autre côté de l’océan. La même réflexion tient par ailleurs pour Cloud qui n’est qu’un million de toute la chaîne de transmission, stockage, et traitement de la donnée.

L’affaire d’espionnage SuperMicros est-elle unique en son genre ou doit-on être prêts à se défendre contre des intrusions similaires ?

Cette affaire est révélatrice surtout de la dureté de la guerre commerciale et technologique sino-américaine autour des puces électroniques et des processeurs. A ce jour, il n’est pas trop clair si cette affaire est juste une tentative de saper le plus grand fournisseur chinois de matériel informatique en l’accusant d’espionnage, comme on fait d’ailleurs avec Huawei à tort ou à raison, ou bien effectivement un coup de maître de la part des services de renseignements chinois tant le matériel fourni avec portes dérobées se retrouverait jusque dans les réseaux informatiques du Pentagone, DoD, ou même et de la CIA. Il y a un faisceau d’indices qui accréditent cette deuxième hypothèse comme racontée dans le livre même si les Américains ne le reconnaissent pas officiellement. Mais comment le pourront-ils ? Ce serait une vérité amère et difficile à avouer pour eux, car ça montrerait une grave faiblesse de leurs services. Conclusion de l’histoire, il faut toujours se préparer au pire, car cette histoire n’est ni la première ni ne sera la dernière.




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