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Gilets Jaunes : Dix manifestations et une guerre d’usure





Le 21 Janvier 2019, par François-Bernard Huyghe


Le marathon se poursuit. Le mouvement des Gilets jaunes sort de sa dixième manifestation hebdomadaire. À ce stade c’est plus qu’un rituel, cela ressemble à une guerre d’usure. Ce dont les manifestants sont parfaitement conscients. Le thème du « on ne cédera pas », ou « on tiendra » revient de plus en plus dans leur bouche, comme une marque de fierté. Face au mépris qu’ils ressentent de la part des élites, face au mantra médiatique des « violences inouïes et inacceptables », face aux accusations de s’en prendre aux valeurs de la République, face à l’usure annoncée, face à l’argument qu’ils poursuivent un combat inutile puisque le Grand Débat a commencé en fanfare, les Gilets jaunes placent le conflit sur le plan de l’honneur : le souci de ne pas baisser la tête. On peut établir des tableaux et des comparaisons dans le temps (plus ou moins de manifestants, de violence, d’organisation ou des de tension, cette semaine, la coupe de l’innovation stratégique qui va aux Gilets jaunes ou aux forces de l’ordre suivant les samedis...). Mais l’évolution des discours n’est pas moins importante.
Et puisque nous avons employé l’image de la guerre, rappelons que le but d’une guerre n’est pas de faire un maximum de ravage, mais d’imposer sa volonté politique. Mener une guerre — même et surtout ritualisée et sans mort d’homme — c’est énoncer un discours symbolique pour imposer le silence à l’autre partie. Gagner, c’est inscrire un récit qui persistera, souvent dans les livres d’Histoire, au moins dans les mémoires : l’autre a perdu quand sa volonté a cédé ne serait-ce qu’une heure avant la vôtre et qu’il se tait.

François-Bernard Huyghe
François-Bernard Huyghe

Parler de soi, débattre du débat

En dépit de leur incroyable diversité idéologique, les Gilets jaunes sont d’abord dans le registre de l’expressivité : – Ils parlent d’eux, de ce qu’ils sont (le « Peuple »), — De ce qu’ils ne sont pas et dont on les qualifie (« Nous ne sommes pas violents ou homophobes, nous ne sommes pas des casseurs, nous ne sommes pas des abrutis ») — De ce qu’ils veulent être (redevenir un peuple souverain par le référendum d’initiative citoyenne ou la démocratie directe) — Ils se placent dans le registre du défi face à ceux par qui ils se sentent méprisés ou manipulés : Macron, bien sûr, la bureaucratie d’État, pour certains « les riches » qu’il faudrait punir symboliquement en rétablissant l’ISF, pour d’autre les élites à commencer par les médias « chiens de garde ».
Ils se réfèrent donc bien davantage à leur statut et à leur communauté qu’à ce qu’ils veulent avoir ou recevoir, comme au début du mouvement où il était beaucoup plus question de taxes et de sous.
Face à cela, la riposte gouvernementale consiste surtout à recadrer l’affrontement par une double manœuvre.
D’une part, focaliser la question de moyens moraux ou immoraux, et en particulier des violences que l’on reproche aux manifestants. En répétant l’injonction rituelle de condamner toute violence par nature antidémocratique, en demandant à chaque interlocuteur d’assurer son respect de l’ordre et de la loi (en des termes qui rappellent le débat américain des années 60), on joue sur le ressort du parti de l’ordre. Avec une double ouverture. À droite, on gagne par la peur de la chienlit et cela rapporte déjà en termes électoraux (du moins à croire les sondages récents). À gauche (moins), en entretenant le soupçon que le mouvement Gilet jaune est infiltré par les partisans de Dieudonné, composé de réacs, qu’il sert objectivement le Rassemblement national et que se ranger du côté de la police, c’est se ranger du côté de Jean Moulin. Cette stratégie du discrédit a donné lieu à quelques excès mémorables (« la peste brune sur les Champs-Élysées » ou « les milliers de gens montés à Paris pour casser et tuer »), mais elle a eu un effet inhibiteur certain, renforcé par la théâtralisation des violences. Elle remplit sa fonction incapacitante.
Mais le recadrage porte aussi sur le thème du Grand débat. Lançant une sorte de marathon de la parole (ici tout à l’opposé de de Gaulle qui croyait à l’autorité du bref), le chef de l’État occupe surabondamment la scène. Pendant des heures télévisées en direct il offre le spectacle de sa performance (y compris physique : parler sept heures, etc.), il personnifie le débat charnellement. Sorte de télévangéliste qui tombe la veste, le Président « incarne » le dialogue par sa présence physique et par son art de rebondir sur n’importe quel sujet. Quitte à oublier qu’avoir réponse à tout, ce n’est pas écouter les gens. Et moins encore leur montrer de l’empathie.
Outre que cette starification lui offre des dizaines d’heures de campagne électorale européenne gratuite et que cela redonne le moral à ses troupes, cette omniprésence rhétorique a pour but de déplacer le centre de l’attention. Il veut que l’on parle de la parole, que l’on dialogue sur le dialogue. Il veut transposer le conflit en d’autres termes : doléance, écoute, dialogue, dysfonctionnements à transposer en opportunités, travail commun, problèmes techniques et solutions démocratiques. Il s’agit, derrière l’affirmation un peu surjouée de « désir de dialogue », d’imposer à la fois des règles du jeu, un code du débat, des normes d’expression, des procédures et de futurs débats sur les conditions et les procédures, etc. Il s’agit, certes, d’enliser le mouvement Gilet jaune (il y aura ceux qui débattront, ceux qui contesteront tel point, ceux qui claqueront la porte, ceux qui cocheront poliment les cases, ceux qui se disputeront...). Mais il s’agit aussi, plus habilement, le recontextualiser le conflit pour le vider de sa substance (pour ou contre le pouvoir et le Système). Marchera, marchera pas ? La clef est la capacité d’auto-organisation, humaine et intellectuelle, des Gilets jaunes. La guerre d’usure continue.



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