Journal de l'économie

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Histoire de l'espionnage économique





Le 21 Septembre 2020, par Olivier de Maison Rouge

Bien avant d’être institué comme un véritable dispositif public au cœur des certaines grandes puissances, en remontant le fil de l’histoire, il faut relever la manière dont le renseignement commercial clandestin, par des grands agents de l’État ou pour des besoins privés, avait déjà contribué au développement économique, au-delà de l’anecdote historique.


Histoire de l'espionnage économique
De l’espionnage industriel …
 
Prenons pour exemple Jacques Cœur, grand argentier de Charles VII, lequel, pour favoriser le commerce avec le Levant, avait imaginé d’acheter, à ses concurrents génois, un de leurs navires de transport de marchandises, réputés pour être les mieux pourvus, afin de le démonter et d’en copier l’architecture [1].
 
Mais plus tôt encore dans l’histoire, on évoque également souvent le cas de la culture du ver à soie, en Chine, qui faisait l’objet d’une protection secrète, condamnant sous peine de mort toute personne qui en aurait communiqué la connaissance. Un édit impérial interdisait l’exportation du ver à soie. Objet de convoitise, des vers seront néanmoins transportés dissimulés dans des cannes de bambou jusqu’à Byzance, en 552, permettant de ce fait l’émergence d’une industrie locale de production de soie. Par suite, à l’occasion de la quatrième croisade, le roi Normand Roger II de Sicile rapporta par la force de Corinthe et Thèbes la sériciculture, installant les premiers ateliers de production à Palerme, afin que ce savoir-faire ne s’étende à l’Europe continentale en Italie puis dans le sud de la France avec l’arrivée des Papes à Avignon [2].
 
Dans la même veine de la protection des techniques de fabrication, on peut citer le cas de Murano, atelier de production de verre, installé volontairement sur une île par la République de Venise. Depuis 1201, le Sénat fait prêter serment aux maîtres-verriers de garder secret ce tour de main, ayant pris soin de fonder une confrérie veillant sur le respect de cet engagement. On sait d’ailleurs que Colbert voulait percer ce secret pour la galerie des Glaces du Château de Versailles et, à plusieurs reprises, a tenté d’arracher aux Doges des artisans de Murano, par voie de débauchage, offrant à ces derniers exonérations fiscales, rémunérations substantielles, juridiction spéciale. Mais l’objectif a échoué, tant la peine de mort susceptible d’être prononcée au titre du parjure coupait toute velléité de s’en affranchir. Ainsi, deux morts suspectes furent recensées et une crise diplomatique faillit voir le jour. On doit à cet échec la naissance de la Manufacture Saint-Gobain, promise à un bel avenir [3].
 
Pierre Poivre est quant à lui resté célèbre pour avoir donné son nom à l’épice éponyme. Or, en vérité, il est un voleur d’épices. Son audace aura été, à travers une vie relativement dissolue, de partir en Extrême-Orient pour y prélever des plants et les adapter au climat européen. En cela, il est connu comme un botaniste émérite, mais la petite histoire veut que son travail original soit davantage constitué de « captation scientifique » en Cochinchine (riz, vers à soie), aux Philippines (muscade). Devenu administrateur de l’île Bourbon (La Réunion), il lance des « expéditions botaniques », employant pirates plus ou moins repentis et indigènes au service des Hollandais, qu’il a retournés, permettant d’accéder aux souches des épices, dont il parviendra à réussir la transplantation, permettant par là même d’anéantir le blocus hollandais qui frappait la France à l’époque. [4]
 
La fabrication de la porcelaine est une autre de ces prises faites au monde asiatique. Vasco de Gama en fut le premier importateur européen (1499). Mais les imitations de la faïencerie continentale ne rivalisent pas avec la finesse orientale, faute d’avoir su percer le secret du kaolin, son élément principal. Entre-temps, la Corée (1125) et le Japon (1513) s’emparent des secrets de fabrication chinois et constituent leurs corporations artisanales d’initiés à ce savoir-faire. La Compagnie des Indes orientales sera leur principal client au XVIIe siècle. Mais du client au fabricant, le chemin est court dans les affaires. Très friand de cette matière rare et fine, l’Électeur de Saxe Auguste II dit « Le Fort » charge Johann Friedrich Böttger de percer le secret de la porcelaine. Les formules qui circulent en Europe sont volées ici ou là, concourant à l’installation de la première manufacture de porcelaine en Saxe, à Dresde. Les chimistes se font mercenaires et vendent leurs savoirs à travers l’Allemagne aux plus offrants. Une recette parviendra en France et permettra la création de la manufacture de Sèvres, grâce au « don » du frère Hippolyte de Saint-Martin-des-Champs, dépositaire d’un secret de fabrication. [5]
 
 
À en croire l’Histoire, Napoléon 1er est au cœur des affaires d’espionnage industrielles et d’embargo continental (http://www.epge.fr/de-la-guerre-a-linfluence-economique-petite-anecdote-historique/). Outre le cas Rothschild, c’est aussi à l’empereur que Krupp doit son succès [6]. À l’origine, la France impériale lance un concours auprès des grands industriels européens pour produire un acier de qualité au moins égale à celui des rivaux anglais, la seule puissance à pouvoir défier le continent. Le règlement n’interdisait pas l’appropriation illicite des savoir-faire britanniques… Le prix fut attribué à l’allemand Friedrich Krupp, en 1907 ; il semblerait qu’il ait volé les secrets de fabrication de la (tout aussi) perfide Albion.
 
Mais l’histoire ne s’arrête pas là. En 1811, Krupp déclare vouloir renoncer à l’espionnage économique. Ceci ne l’empêcha pas, après une première faillite en 1814, de s’associer en 1816 avec un russe intrigant dénommé Nicolaï lequel affirmait avoir collecté les connaissances nécessaires à travers ses périples. Toutefois, cet encombrant associé se révélait en outre être un prévaricateur. Friedrich Krupp mourut endetté.
 
… Au contre-espionnage industriel
 
Son fils Alfred reprit l’idée de produire un « acier anglais » ; pour égaler la qualité britannique, il se livra à son tour à des actes d’espionnage sur le territoire de la Couronne. Une fois revenu en Allemagne, afin de se protéger de ses concurrents, il échafauda une véritable politique de contre-espionnage industriel, dûment avisé des moyens susceptibles d’être employés contre ses usines, et pour cause. Il contraignait ses ouvriers de prêter un serment de confidentialité et de loyauté tout en continuant à rémunérer des espions industriels pour son compte. Il s’appropria notamment le procédé de fabrication de cuillères et fourchettes d’un concurrent.
 
En 1848, Alfred Krupp lança le canon en acier et connut un grand succès lors de l’exposition de Londres de 1851. Les commandes affluèrent de telle sorte que l’usine employait 2 000 salariés en 1861, puis 10 000 en 1871. Les canons Krupp contribuèrent pour beaucoup aux victoires allemandes dans la guerre dirigée contre la France qui n’avait pas voulu s’en doter. Dans la foulée (en raison notamment de la fuite en ballon de Gambetta), il imagina des canons anti-ballon, précurseurs de la DCA.
 
En 1872, il continuait encore à assurer la protection des installations industrielles et des secrets de fabrication, ayant institué un livret, où figure « Quel que soit le prix de revient, les ouvriers doivent être surveillés tout le temps par des hommes énergiques et pleins d’expérience, recevant une prime chaque fois qu’ils arrêtent un saboteur, un paresseux ou un espion ».
 
Si la Chine est régulièrement stigmatisée pour être un prédateur de technologies occidentale, l’histoire nous enseigne donc qu’elle en fut parfois victime et qu’en réalité, l’espionnage industriel a de tout temps été un moyen de déjouer des puissances économiques rivales ou d’assurer la domination industrielle d’une nation. La capitation clandestine ou la compromission de connaissances stratégiques et de savoir-faire constituent en effet une arme de la guerre économique contre laquelle il faut savoir lutter à toutes les époques.
 
Pour aller plus loin :
  • HUYGHE Edith et François-Bernard, Histoire des secrets. De la guerre du feu à l’Internet, Hazan, 2000
  • LAÏDI Ali, Les secrets de la guerre économique, Seuil, 2004
  • LAÏDI Ali, Aux sources de la guerre économique, Armand Collin, 2012
  • LAÏDI Ali, Histoire mondiale de la guerre économique, Perrin, 2016
 

Par Olivier de MAISON ROUGE
Avocat – Docteur en droit
Dernier livre publié « Survivre à la guerre économique. Manuel de résilience », VA Editions, 2020
 
 
[1] In DAVID François, Jacques Cœur, l’aventure de l’argent, RMC, 1990, p. 301
[2] GILLES Bertrand (Dir.), Histoire des techniques, La Pléiade, 1978
[3] Collectif, La Galerie des Glaces, Éditions FATON, 2007
[4] HUYGHE Edith et François-Bernard, Histoire des secrets. De la guerre du feu à l’Internet, Hazan, 2000
[5] HUYGHE Edith et François-Bernard, Histoire des secrets. De la guerre du feu à l’Internet, Hazan, 2000
[6] BERGIER Jacques, L’espionnage industriel remplacera-t-il l’espionnage militaire ? in Historama, n° 251, octobre 1972


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