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Hugo Jauffret : "Je ne suis pas un robot"





Le 12 Avril 2023, par Bertrand Coty interview

Hugo Jauffret est un juriste de 30 ans spécialisé dans la protection des données personnelles. Il consacre ce premier roman à des problématiques très actuelles : les dérives des nouveaux ogres du numérique, la perte de sens en entreprise, le choc des générations qui n'ont plus grand-chose en commun. Des sujets qui le touchent, et qui touchent sans doute une grande partie de sa génération.


Hugo Jauffret
Hugo Jauffret
 Hugo Jauffret, vous développez dans votre roman publié chez Eyrolles," Je ne suis pas un robot", une intrigue autour du thème des « travailleurs du clic ». Quel est le point de départ de votre inspiration ? 

Je connaissais déjà vaguement l’existence des travailleurs du clic. Et puis, un soir, j’ai vu un documentaire qui traitait de cette question sur France Télévision, et c’est là que j’ai découvert leur quotidien, leur réalité. À cette époque, j’avais déjà commencé à écrire sur la thématique du monde de l’entreprise après une première expérience professionnelle décevante.

Ce documentaire m’a donné le déclic pour allier ces deux problématiques : j’ai tout de suite imaginé plusieurs scènes qui permettraient de relater la façon dont travaille et vit cette frange invisible de la population. J’ai commencé à écrire le personnage de Yacine, le travailleur du clic, en me demandant comment, en France, on pouvait en arriver à travailler à plein temps pour des plateformes pareilles. J’ai donc imaginé ce que pourrait être sa vie et son parcours. C’est à partir de cette matière première que j’ai ensuite déroulé la pelote et bâti une intrigue autour de cette thématique.

Comment avez-vous approché ce monde du travail assez inconnu du grand public ?

Je me suis essentiellement documenté à partir d’articles, de podcasts ou d’études sur le sujet, notamment les travaux d’Antonio A. Casilli, un professeur de sociologie spécialiste de la question. Et puis je suis allé voir à quoi ressemblaient ces plateformes, les plus connues d’entre elles du moins. J’ai regardé comment elles fonctionnaient, les tâches qu’elles proposaient, leurs grands principes. Le reste, c’est de l’imagination !

Je ne suis pas allé jusqu’à m’immerger dans leur quotidien en travaillant moi-même pour une de ces plateformes comme auraient pu le faire certains journalistes-écrivains, comme Florence Aubenas par exemple. J’ai préféré garder une certaine distance en imaginant une plateforme fictive de délégation de micro-tâches, en m’inspirant des principes de fonctionnement de celles qui existent actuellement.

Peut-on parler de perte de sens du travail au sein de ces entreprises ?

Pour les travailleurs du clic, je ne pense pas que l’on puisse parler de perte de sens au travail, car pour perdre le sens, encore en faut-il à l’origine : imaginez-vous, à travailler depuis chez vous sur des plateformes avec lesquelles vous n’avez aucun contrat de travail, aucun lien, rien, sauf l’acceptation de conditions générales d’utilisation. Votre quotidien, c’est de réaliser des tâches courtes, rébarbatives, à la chaîne, payées une poignée de centimes.

Vous n’avez pas de collègues immédiats avec qui partager votre quotidien, vous n’avez pas de liens personnels avec les plateformes qui proposent les tâches, en somme vous êtes seul, chez vous, avec votre ordinateur, sans aucune perspective professionnelle. Comment, dans ces conditions, peut-on parler de sens au travail ? Ceci est d’autant plus vrai que les plateformes elles-mêmes n’envisagent pas le micro-travail comme un potentiel job à plein temps : pour la plupart d’entre elles, il ne peut s’agir que d’un à côté, un passe-temps que l’on fait pour arrondir ses fins de mois. Mais la réalité derrière tout ça, c’est que beaucoup de personnes qui n’ont pas les moyens ou les capacités de trouver des emplois plus stables ont vu ces plateformes comme leur unique opportunité pour s’en sortir. On travaille sur ces plateformes par absence de choix. Pas pour s’y épanouir professionnellement.

De l’autre côté du miroir, au sein des entreprises qui développent ces plateformes (on trouve des noms très connus, comme Amazon avec sa plateforme Amazon Mechanical Turk), le paradigme est différent : ce sont des emplois souvent ultras qualifiés, des ingénieurs, des analystes de données, des cadres aux revenus très élevés. Pourtant, là aussi le sens au travail peut être très relatif, entre les horaires à rallonge que les personnes acceptent de moins en moins et la sensation d’avoir un emploi inutile pour la société, les burn-out sont de plus en plus récurrents.

C’est le contraste entre ces deux réalités, à mille années-lumière l’une de l’autre, que j’ai voulu mettre en lumière dans mon roman.

De nombreuses voix nous alertent sur les dangers de l’IA. Partagez-vous les craintes exprimées sur le monde qui vient ?

Les potentielles conséquences de l’intelligence artificielle sur les emplois sont réelles. D’un côté, il y a un risque d’invisibilisation et de précarisation d’une partie des travailleurs derrière leurs écrans : comme je le décris dans le roman, les travailleurs du clic œuvrent souvent dans l’ombre pour nourrir les algorithmes et l’intelligence artificielle. Dernièrement, une enquête du Time a par exemple révélé que pour entraîner le désormais célèbre ChatGPT à éviter d’utiliser des propos susceptibles de choquer ses utilisateurs, une armée de travailleurs Kenyans sous-traitée avait œuvré dans des conditions effroyables pour labelliser les textes inappropriés du type racistes, pédopornographiques, etc.

Il est probable que pour nourrir la machine qui est amenée à être de plus en plus présente dans nos vies, de nombreux emplois de ce type seront créés. Le risque, ici, c’est la bascule vers ce type d’emplois des profils « moyennement qualifiés », dont les tâches seront un jour automatisables pour gagner en efficacité (boulots de type administratif, secrétariat, etc.). 

De l’autre côté, pour les emplois qualifiés, le risque est d’une autre nature. Les intelligences artificielles conversationnelles que l’on a vu émerger ces derniers mois se contentent (pour le moment) d’agréger sous une forme plaisante à lire le contenu disponible sur Internet. Mais plus ils sont utilisés, plus ils proposent de nouveaux usages. Ce sont des outils très puissants qui vous promettent toujours plus de productivité. Ce qui veut dire que les emplois qualifiés devront l’être encore davantage pour concurrencer les IA tout en tirant parti de leur potentiel. Cela va dans le sens d’une complexification croissante du monde et risque d’accentuer encore la polarisation de la société…

Parution le 4 mai 2023




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