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Jour 4 – Arme biologique, chloroquine… de l’art et la manière de lutter contre les fausses informations en temps de crise





Le 25 Mars 2020, par Valentin Fontan-Moret

Jour après jour, tirer des leçons de la crise et mobiliser des ressources pour la dépasser. Tel est l’objet de ce Bréviaire de crise aujourd’hui consacré à l’art et la manière de combattre les fausses informations.


Jour 4 – Arme biologique, chloroquine… de l’art et la manière de lutter contre les fausses informations en temps de crise
Notre édition d’hier rappelait la nécessité de recréer des certitudes pour progresser dans la résolution de la crise, et donc le besoin impérieux de lutter contre certaines formes de parasitage informationnel. Depuis le début de l’épidémie, nombreuses ont déjà été les occasions de « déconstruire » des théories conspirationnistes ou de « fact-checker » certaines rumeurs. Or dans certains cas, la façon de combattre les informations potentiellement dangereuses ou erronées s’est avérée contre-productive. Notre ambition n’est pas ici de jeter la pierre à quelque commentateur que ce soit, mais simplement de tirer des enseignements de ces « ratés » pour éclairer notre rapport à l’information et à l’expertise en temps de crise.
 
La théorie de l’arme biologique
 
C’est l’une des premières « théories du complot » qui a surgi au début de l’épidémie de Covid-19 : celle d’un virus créé par l’homme à des fins offensives, par exemple dans un « laboratoire secret » de Chine. Une théorie digne des films que nous n’aurons pas le plaisir de voir en salle avant la fin du confinement, et plus complexe à « déconstruire » qu’il n’y paraît. En effet, une bonne analyse requiert des ressources différentes : des éléments scientifiques permettant de comprendre l’origine du virus et sa propagation chez l’homme autrement que par une intervention humaine délibérée, mais également une connaissance des affaires militaires et notamment des armes « B » (biologiques), de la Chine, etc.
 
C’est principalement par le manque et la confusion des expertises que la lutte contre ce type de théorie pêche. Parce que la crise est sanitaire, provoquée par un phénomène biologique, la parole « experte » dans l’espace médiatique a été quasi-monopolisée par les médecins. C’est ainsi que des chercheurs et praticiens se sont retrouvés dans la position dangereuse de se prononcer sur des sujets qui, pour certains, les dépassent, fournissant des réponses inappropriées et promptes à conforter le climat de suspicion et de défiance auprès de certaines populations sceptiques.
 
En affirmant par exemple qu’« il n’y a pas de laboratoire secret à Wuhan [1]», le Directeur scientifique de l’Institut Pasteur pêche par la construction-même de son propos : si un laboratoire réellement « secret » devait exister, il n’en saurait évidemment rien et un individu déjà suspicieux ne saurait y voir autre chose que de la condescendance. Or pour suppléer à une déconstruction trop expéditive ou approximative, des auteurs et connaisseurs de la question chinoise, par exemple, seraient capables de fournir un éclairage plus fin.
 
Par exemple, dans un ouvrage récent intitulé France-Chine Les liaisons dangereuses [2] le journaliste Antoine Izambard (Challenges) revient sur la genèse du laboratoire P4 de Wuhan [3] et la collaboration entre la France et la Chine à ce sujet après l’épidémie du « SRAS » de 2003. Il y relate notamment les inquiétudes exprimées par nos services de renseignement de l’époque quant à l’éventuelle exploitation de ce laboratoire à des fins militaires, et non seulement civiles. Cela ne donne guère de crédit aux théories du complot, mais permet de comprendre les interrogations et spéculations sur lesquelles elles prospèrent et d’y apporter de véritables réponses sans dédain ni condescendance.
 
Aucun observateur, même le plus savant, ne peut avoir de vision complète et totalement objective de ce genre de sujets, entourés d’une grande part de secret du fait même de leur caractère stratégique. C’est d’ailleurs sur cette irréductible part de mystère que le conspirationnisme prospère. Pour retrouver de la rationalité face à ces sujets complexes, des intelligences, des connaissances et des compétences diverses sont nécessaires. Les professionnels du renseignement le savent bien : une bonne analyse est le fruit d’une grande rigueur, mais aussi bien souvent d’une collaboration entre différentes spécialités.
 
C’est la raison pour laquelle la réduction du champ des expertises et des observations sur la situation est risquée et peut s’avérer contre-productive : s’ils sont menés à s’exprimer sur une question qu’ils ne maîtrisent pas, les « experts » du moment pris au jeu des questions-réponses se fieront à leur intuition à défaut de connaissances, et manqueront de fournir une réponse éclairée et efficace. Or sur le flou entretenu l’ignorance, l’imprécision ou la malhonnêteté, les déstabilisateurs informationnels jouent comme sur du velours.
 
Le Pr Raoult, victime de l’information ?
 
Plus grave encore, le manque de transversalité et de pluralité dans l’analyse, comme celui de compétence réelle, peut conduire à forger des « misperceptions » : des biais de perception  conduisant à des jugements et décisions erronés. En plus de corriger les biais personnels par la confrontation de regards extérieurs, une véritable pluralité permet aussi de « dissoudre » la part d’intérêts propres défendue par chaque partie prenante. Le groupe s’évite alors de produire une analyse dictée uniquement par des préjugés, des intérêts ou des ressentiments.
 
C’est ce manque de pluralité et de rigueur analytique dont a probablement été victime le Pr Didier Raoult de l’IHU de Marseille, qui prône depuis plusieurs semaines un traitement des patients atteints du Covid-19 à base de « chloroquine ». Un traitement qui semble présenter des résultats encourageants en dépit du faible échantillon sur lequel les expériences des équipes françaises ont été réalisées, mais qui avait déjà fait l’objet de travaux scientifiques asiatiques. Lors de ses premières communications sur le sujet, on a même accusé le scientifique de propager des fausses nouvelles.
 
Les causes expliquant cette ostracisation apparaissent nombreuses. Beaucoup l’accordent désormais à l’inimitié entre Didier Raoult et Yves Lévy, ancien P-DG de l’INSERM et époux d’Agnès Buzyn (ex-ministre de la santé). Certes, le conflit qui a opposé les deux hommes sur le statut à accorder aux Instituts Hospitalo-Universitaires en 2017 a probablement joué un rôle dans la perception des travaux du marseillais par une partie du milieu scientifique et des milieux de pouvoir. Au centre de cette bataille se trouvait d’ailleurs un enjeu territorial et un débat entre un modèle centralisateur (parisien) et l’autonomie des acteurs des territoires. Autrement dit, l’éternelle lutte entre Paris (où vivent l’essentiel des commentateurs les plus médiatisés) et la province, dont le poids dans les perceptions des acteurs et de leurs travaux n’est malheureusement pas désuet. 
 
Mais ce n’est pas tout : le directeur de l’IHU de Marseille a peut-être aussi été victime de sa façon de communiquer sur les réseaux, de son apparence, de ses positions passées sur les études climatiques [4] et… des résultats-mêmes de ses travaux ! En effet, ceux-ci ressemblent à un schéma bien connu de fake news : celui du vieux remède grand public et peu coûteux capable de guérir de graves maladies mieux que certains remèdes plus perfectionnés et onéreux. Des informations généralement fausses que l’on trouve parfois relayées par des antivaccins et d’autres acteurs hostiles aux grands « lobbies » de l’industrie, voire par de simples escrocs.
 
Bref, l’« aura » décalée du Pr Didier Raoult dégage une « ambiance » non-conforme aux cadres et aux canons médiatiques et, peut-être, universitaires. Des éléments qui, faute d’expertise réelle, honnête et indépendante pour souligner la compétence du scientifique, ont conduit des observateurs influencés par des biais de perception et une intuition mal maîtrisée à se fourvoyer. Car la piste privilégiée par Didier Raoult depuis plusieurs semaines maintenant est désormais reconnue comme l’une des voies sérieuses à explorer et semble porter ses fruits.
 
Preuve que les apparences, que l’on sait pouvoir être trompeuses, ne doivent jamais l’emporter sur la rigueur analytique. Or la société de l’information dans laquelle nous vivons produit naturellement des biais de perception. Une situation critique telle qu’une urgence sanitaire doit donc nous inciter à toujours plus de prudence et d’ouverture d’esprit réelle. Fort heureusement, les luttes informationnelles sont aussi un art du retournement : ce qui est une contrainte un jour peut devenir une opportunité et une force le lendemain. C’est manifestement d’un tel retournement que bénéficie aujourd’hui le Professeur Raoult et son traitement.
 
 
[2] Editions Stock, 2019.
[3] Au Chapitre 4.
[4] Eloignées du sujet du « coronavirus », ces publications déjà anciennes du Pr Raoult ne sont pas anodines dans le contexte informationnel actuel. En effet, l’ambiance informationnelle de ces derniers mois a été assez unanime concernant le réchauffement climatique et très critiques à l’égard des « sceptiques ».



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