Journal de l'économie

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Jour 6 – Sortir du cadre : la voie du salut ?





Le 27 Mars 2020, par Valentin Fontan-Moret

Jour après jour, tirer les leçons de la crise et mobiliser des ressources pour la dépasser. Tel est l’objet de ce Bréviaire de crise aujourd’hui consacré à ceux qui, issus de la société civile et du monde économique, ont décidé de prendre la crise au mot et de sortir du cadre routinier pour contribuer à l’effort de guerre sanitaire.


Jour 6 – Sortir du cadre : la voie du salut ?

 
 « Hackers [1] gonna hack », et c’est tant mieux dès lors que les efforts d’astuce et d’innovation sont mis au service du bien commun et de la résolution de la crise sanitaire. Car si nous avons eu l’occasion d’insister sur la nécessité d’être rigoureux dans l’analyse des informations et la fabrication des décisions en temps de crise, nous avons également souligné l’importance de ne pas s’enfermer dans les schémas mentaux et les procédures du temps « de paix ». En temps de « guerre » sanitaire, la victoire sur l’« ennemi » viral prime sur le reste. Quand l’urgence commande de composer avec les moyens du bord, savoir raisonner hors cadre avec l’efficacité pour seul principe directeur est une qualité essentielle.
 
C’est pourquoi il faut saluer les initiatives citoyennes et entrepreneuriales de participation active à l’effort de guerre qui fleurissent en France et dans d’autres pays. Celles-ci répondent en effet à plusieurs besoins essentiels dans cette gestion de crise. Elles révèlent également les richesses d’un mode de pensée et de produire alternatif et démontre l’intérêt vital qu’il y a parfois à casser codes, normes et dogmes. 
 
Contribuer et suppléer
 
C’est un fait : la France manque de moyens matériels pour protéger efficacement son personnel hospitalier, mais aussi ses citoyens. Pourtant, la pénurie de masques a conduit quelques commentateurs à préférer les signaux contradictoires et manipulatoires [2] aux solutions « de guerre ». Alors que certains citoyens soucieux de ne pas puiser dans des stocks indispensables aux hôpitaux tout en restant un tant soit peu protégés s’essayaient à trouver des palliatifs (l’écharpe, le foulard, les masques artisanaux composés de plusieurs épaisseurs de tissus variés…), on a même émis l’idée que ces pis-aller étaient inefficients et dangereux. Pariant sur la bêtise des citoyens, certains commentateurs estiment que les porteurs de ces masques de fortune se sentiraient protégés et prendraient donc forcément des risques inconsidérés.
 
Fort heureusement, il existe des pragmatiques nourris au bon sens pour collaborer et contribuer aussi efficacement que possible à l’effort collectif de résolution de la crise. C’est ainsi que dans la Loire, les Tissages de Charlieu mettent leurs métiers à tisser à contribution pour fabriquer des masques [3] élaborés en lien avec les ingénieurs de la Direction Générale de l’Armement (DGA). En effet, ceux-ci se proposent de tester les échantillons qui leur sont soumis [4]. Une initiative qui, si elle ne permet de produire des masques homologués dans des conditions idéales, permet tout de même d’équiper ceux qui en auraient besoin d’une mesure de protection validée par un personnel compétent, et de loin préférable à… une absence de protection. Un effort salué par plusieurs établissements hospitaliers.
 
Le ministère des armées via l’Agence de l’innovation de défense (AID) a d’ailleurs lancé un appel à projet [5] visant à détecter et soutenir les initiatives pouvant participer à la gestion de la crise sanitaire liée à l’épidémie de Covid-19. De quoi susciter d’autres initiatives comme celles des italiens d’Isinnova, qui ont adapté un masque de plongée disponible sur le marché grâce à un embout fabriqué par impression 3D pour en faire un respirateur artificiel, utilisable pour l’assistance respiratoire des patients insuffisants. Les communautés de l’« open source » ont d’ailleurs multiplié les projets de respirateurs faciles à concevoir et nécessaires pour combler le déficit de machines professionnelles disponibles pour venir en aide aux souffrants.
 
La mobilisation de la population
 
Ces initiatives sont exemplaires à plusieurs titres. Outre la contribution directe et efficace à l’effort de soin, elles ont un rôle social éminent. Elles permettent à des citoyens volontaires de rester mobilisés, même depuis chez eux. En effet, si le « restez chez vous » est bien compréhensible et parfaitement nécessaire à ralentir la progression de l’épidémie sur notre territoire, il peut aussi être particulièrement violent pour ceux qui, disposant de ressources et d’énergie, veulent participer activement à la gestion de cette crise. Un besoin moral d’agir que rien ne devrait censurer.
 
En stratégie, on connaît le principe d’activité : travailler, agir sans cesse pour rester en forme et ne pas démoraliser les troupes à force d’ennui. Cette démoralisation générale est celle qui guette la France si la population ne perçoit rien d’autre qu’une ambiance de « drôle de guerre ». Ambiance qui risquerait d’approfondir encore la fracture entre « le peuple » et une forme d’élite qui voudrait s’arroger le monopole de la gestion de cette crise en rejetant toute initiative de ceux qui « ne savent pas » parce qu’ils ne sont pas issus du monde médical par exemple.
 
La société ne doit pas « divorcer » en temps de crise, et l’appel des hôpitaux de Paris à tous les volontaires en capacité de contribuer est un excellent signal envoyé à la population. Certes, recruter des « volontaires » va nécessiter un effort particulier de management et le leadership des professionnels en charge de les encadrer. Mais dans une telle situation, le pari de Garibaldi, pour qui 2 jours suffisaient à ce qu’on ne voit plus la différence entre une armée de métier et une armée de volontaires, semble raisonnable.
 
Il faut en outre souligner que toutes ces initiatives, toutes ces « ruptures » dans notre façon habituelle de vivre et de travailler, sont porteuses pour l’avenir. Les volontaires venus grossir les rangs du personnel hospitalier en sortiront grandis et enrichis d’une expérience considérable. Les entrepreneurs et inventeurs qui ont pris le parti de contribuer auront peut-être découvert de nouveaux débouchés et des solutions de prévention des prochaines crises, comme ces respirateurs de fortune qui pourraient dès demain trouver tout leur sens en Afrique, où l’épidémie arrive et où les respirateurs manquent plus encore qu’en Occident.
 
Des externalités positives
 
Certaines conceptions « anciennes » (id est d’avant-crise) de la mondialisation et de la sécurité économique ont déjà volé en éclats. La prise de conscience soudaine d’un certain nombre de besoins et du danger de la dépendance aux fournisseurs étrangers est un essai qu’il faut transformer. Or la crise est une opportunité réelle pour des usines en difficulté dont le personnel souhaiterait reprendre la production, comme Famar (dernier fabricant français de chloroquine) ou Luxfer (société britannique dont l’usine auvergnate fermée en 2019 était la seule à produire des bouteilles d’oxygène médical sur le territoire national).
 
Elle l’est donc pour tous les secteurs d’activité qui pourraient être ré-identifiés comme revêtant une importance stratégique pour affronter les déstabilisations futures. On peut d’ailleurs espérer que cela concerne non seulement les nouvelles technologies et les nouveaux modes de production (l’exemple des « fab labs » qui pourraient servir à fabriquer des respirateurs de fortune et autres systèmes de secours grâce à leurs imprimantes 3D et leurs ingénieurs), mais aussi les « vieux » métiers et savoirs-faire dont la solidité et la rusticité s’avère tout aussi salvatrice (l’exemple des métiers à tisser utilisés pour fabriquer des masques). A condition bien évidemment de savoir capitaliser sur l’apparition du besoin et d’influencer durablement l’environnement et les décideurs, pour que les vœux émus du temps de crise ne s’évaporent pas dès la fin du confinement.
 
[1] Le « hacker » dont nous parlons ici n’est pas le pirate informatique agissant dans un but malveillant. Par « hacker » nous entendons tous ceux qui, par des moyens astucieux et rudimentaires, dans un état d’esprit affranchi et non-conformiste, mettent au point des solutions pratiques efficaces à des problèmes urgents.
[2] Tout en sachant qu’il en faudrait fournir aux personnels exposés, certains médecins sur les plateaux de télévision ont jugé bon d’expliquer à la population qu’ils étaient inutiles tandis que les policiers en charge de contrôler le respect des mesures de confinement ont été priés de les retirer pour ne pas effrayer la population.
[3] Voir : http://www.leparisien.fr/economie/business/coronavirus-dans-la-loire-les-tissages-de-charlieu-se-mettent-au-masque-lavable-23-03-2020-8285769.php
[4] Voir : https://www.defense.gouv.fr/dga/actualite/la-dga-se-mobilise-pour-tester-des-alternatives-aux-masques-de-protection-contre-le-covid-19
[5] Voir : https://www.defense.gouv.fr/aid/appels-a-projets/appel-a-projets-lutte-covid-19



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